Dernière mise à jour :
27/07/2004

La pornographie, métaphore des nazis

Thor Kunkel, nouveau trublion allemand

Thor Kunkel n'est donc pas le premier trublion venu. Et le débat lançé autour de son dernier roman ne se réduit pas à de l'agitation médiatique autour d'un thème scabreux et vendeur. En effet, Endstufe arrive sur le marché alors que le travail de réflexion mené par la société allemande sur l'holocauste et le passé nazi a pris un nouveau tournant. En 2002, Günter Grass a publié En Crabe, un roman qui fait date. Le prix Nobel allemand y évoque la mort et l'exode de plusieurs millions d'Allemands fuyant devant la progression de l'Armée rouge. C'est la première fois qu'un romancier allemand aussi célèbre évoque les victimes allemandes de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu'à présent, le sujet avait été prudemment réservé aux historiens.
Un an plus tard, c'est au tour de l'historien Jörg Friedrich de faire parler de lui avec L'incendie(Der Brand). Son essai sur les bombardements des villes allemandes par les alliés déclenche une polémique en Allemagne et en Grande-Bretagne. Les faits présentés par Friedrich sont inattaquables. Mais l'auteur accuse à mots couverts Churchill et l'état-major anglais d'avoir organisé une boucherie inutile à des seules fins de propagande. Ce qui scandalise.

une nouvelle métaphore
Thor Kunkel, qui récuse entièrement les attaques idéologiques de son ex-éditeur, revendique lui aussi le besoin d'une nouvelle approche du passé nazi: «Nous devons être capables de dire que le IIIe Reich, c'était plus que Stalingrad et Auschwitz. Je ne crois pas que les images que nous connaissons déjà, suffisent à nous faire comprendre le phénomène du IIIe Reich dans sa totalité. J'utilise la pornographie comme métaphore poétique, pour appréhender ce phénomène. Je montre la perte d'intimité et la perversion contenues dans le fascisme et je pense qu'il est important de voir le IIIe Reich sous cet angle», déclare-t-il dans une longue interview à Stern.

défense du roman
Kunkel, qui se pare volontiers des habits de Cassandre, revendique également la forme romanesque: «Un roman n'est pas un essai et encore moins un vecteur du conformisme. Ce roman permet d'apercevoir une facette à peine connue du IIIe Reich... il montre comment, dans un milieu nazi libéré

de toute morale, la croyance du progrès sans limite a pu se développer, une croyance qui a trouvé, principalement aux Etats-Unis après la guerre, un nouveau terreau pour se développer. Endstufe se termine en 1959 à Las Vegas, non loin des zones d'essai de la bombe atomique...»
Les dangers de la science sans conscience, du culte aveugle du progrès ou encore la question du déterminisme biologique, semblent faire partie des sujets de prédilection de l'auteur qui entasse ouvrages techniques et scientifiques, traités de biophysique ou de cybernétique dans sa bibliothèque.

l'auteur dément
Dans une lettre ouverte au Spiegel, Kunkel accuse le magazine de diffamation et d'assassinat médiatique. Il n'a jamais dit ni écrit toutes les horreurs qu'on lui attribue. Selon lui, certaines des citations lues dans la presse ont été sorties de leur contexte ou proviennent de manuscrits anciens, non autorisés et mal interprétés. Par ailleurs, si les personnages de son roman tiennent des propos infâmes et immoraux, il ne faut pas oublier que ce sont des figures romanesques qui disposent de leur propre objectivité.
De même, il n'a jamais décrit les alliés et les troupes soviétiques comme une bande de violeurs assoiffés de sang. Contrairement à ce que rapporte le Spiegel, il n'a jamais dit que la mort dans les chambres à gaz était préférable au viol par les russes, car celui qui est mort ne doit pas porter la flétrissure du viol sa vie durant! Thor Kunkel a, en revanche, déclaré qu'il se moquait d'être livré en pâture à l'opinion publique: «Mais seulement une fois que le roman sera paru!» Ce qui devrait, en principe, se faire le 30 mars sous les couleurs du Eichborn Verlag Berlin qui n'a pas laissé passé l'occasion. La critique attend en embuscade. TS

Ex www.laliberte.ch, 27.03.04