Thor
Kunkel, nouveau trublion allemand
Thor Kunkel n'est
donc pas le premier trublion venu. Et le débat lançé
autour de son dernier roman ne se réduit pas à
de l'agitation médiatique autour d'un thème
scabreux et vendeur. En effet, Endstufe arrive sur le marché
alors que le travail de réflexion mené par la
société allemande sur l'holocauste et le passé
nazi a pris un nouveau tournant. En 2002, Günter Grass
a publié En Crabe, un roman qui fait date. Le prix
Nobel allemand y évoque la mort et l'exode de plusieurs
millions d'Allemands fuyant devant la progression de l'Armée
rouge. C'est la première fois qu'un romancier allemand
aussi célèbre évoque les victimes allemandes
de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu'à présent,
le sujet avait été prudemment réservé
aux historiens.
Un an plus tard, c'est au tour de l'historien Jörg Friedrich
de faire parler de lui avec L'incendie(Der Brand). Son essai
sur les bombardements des villes allemandes par les alliés
déclenche une polémique en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Les faits présentés par Friedrich sont inattaquables.
Mais l'auteur accuse à mots couverts Churchill et l'état-major
anglais d'avoir organisé une boucherie inutile à
des seules fins de propagande. Ce qui scandalise.
une nouvelle métaphore
Thor Kunkel, qui récuse entièrement les attaques
idéologiques de son ex-éditeur, revendique lui
aussi le besoin d'une nouvelle approche du passé nazi:
«Nous devons être capables de dire que le IIIe
Reich, c'était plus que Stalingrad et Auschwitz. Je
ne crois pas que les images que nous connaissons déjà,
suffisent à nous faire comprendre le phénomène
du IIIe Reich dans sa totalité. J'utilise la pornographie
comme métaphore poétique, pour appréhender
ce phénomène. Je montre la perte d'intimité
et la perversion contenues dans le fascisme et je pense qu'il
est important de voir le IIIe Reich sous cet angle»,
déclare-t-il dans une longue interview à Stern.
défense
du roman
Kunkel, qui se pare volontiers des habits de Cassandre, revendique
également la forme romanesque: «Un roman n'est
pas un essai et encore moins un vecteur du conformisme. Ce
roman permet d'apercevoir une facette à peine connue
du IIIe Reich... il montre comment, dans un milieu nazi libéré
de toute morale,
la croyance du progrès sans limite a pu se développer,
une croyance qui a trouvé, principalement aux Etats-Unis
après la guerre, un nouveau terreau pour se développer.
Endstufe se termine en 1959 à Las Vegas, non loin des
zones d'essai de la bombe atomique...»
Les dangers de la science sans conscience, du culte aveugle
du progrès ou encore la question du déterminisme
biologique, semblent faire partie des sujets de prédilection
de l'auteur qui entasse ouvrages techniques et scientifiques,
traités de biophysique ou de cybernétique dans
sa bibliothèque.
l'auteur dément
Dans une lettre ouverte au Spiegel, Kunkel accuse le magazine
de diffamation et d'assassinat médiatique. Il n'a jamais
dit ni écrit toutes les horreurs qu'on lui attribue.
Selon lui, certaines des citations lues dans la presse ont
été sorties de leur contexte ou proviennent
de manuscrits anciens, non autorisés et mal interprétés.
Par ailleurs, si les personnages de son roman tiennent des
propos infâmes et immoraux, il ne faut pas oublier que
ce sont des figures romanesques qui disposent de leur propre
objectivité.
De même, il n'a jamais décrit les alliés
et les troupes soviétiques comme une bande de violeurs
assoiffés de sang. Contrairement à ce que rapporte
le Spiegel, il n'a jamais dit que la mort dans les chambres
à gaz était préférable au viol
par les russes, car celui qui est mort ne doit pas porter
la flétrissure du viol sa vie durant! Thor Kunkel a,
en revanche, déclaré qu'il se moquait d'être
livré en pâture à l'opinion publique:
«Mais seulement une fois que le roman sera paru!»
Ce qui devrait, en principe, se faire le 30 mars sous les
couleurs du Eichborn Verlag Berlin qui n'a pas laissé
passé l'occasion. La critique attend en embuscade.
TS
Ex www.laliberte.ch,
27.03.04
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