Dernière mise à jour : 11/02/2004

 

Les nouvelles esclaves

 

Leur rêve d’exil à l’Ouest permet tous les trafics.

Des dizaines de milliers de jeunes femmes sont victimes de ce qu’il faut bien appeler la traite humaine. Leurs pays d’origine, à l’Est, commencent à réagir et tentent d’enrayer ce désastre. Enquête en Ukraine et en Moldavie.

Ternopil, à 100 kilomètres de Lvov, ouest de l’Ukraine. Une salle de réunion ornée de croix orthodoxes bariolées. De pauvres bancs d’école en bois et des fenêtres ouvertes sur un jardin potager où des enfants crient de bonheur. Mais Lila n’entend rien. Elle a 28 ans, une peau de pêche, des yeux clairs qui ne sourient jamais.

Son récit est entrecoupé de soupirs désolés. «Pendant six mois, une «copine» m’a payé des cours de danse dans un groupe. Invitées à partir en tournée en Turquie, nous nous sentions fières d’être bien préparées. Nous avons pris l’avion, puis un bus, puis un autre, et quand nous sommes arrivées devant notre résidence entourée de rosiers magnifiques, nous étions enchantées. Mais quelque chose clochait: il y avait beaucoup de gardes et ma copine avait disparu, soi-disant pour chercher des visas de travail à Istanbul.»
Pause-cigarette, émotion. «L’enfer a commencé le jour même. Les premières qui ont refusé de monter dans les chambres ont été battues. Quand je suis allée aux toilettes avec mon portable pour appeler à l’aide, des hommes sont arrivés et m’ont violée. Il y avait des caméras partout, même dans les toilettes! Nous ne sortions jamais.

A l’aube, sous surveillance, nous montions prendre l’air sur la terrasse du toit de l’immeuble. Parfois, nous essayions d’envoyer des bouteilles contenant des SOS. Mais le jardin était trop vaste. Nous ne parlions pas le turc. Les clients ne parlaient pas anglais, ou ne voulaient pas. Je suis restée là six mois. Sans ma famille et mon fils que j’ai retrouvé en Ukraine, je crois que je me serais suicidée au retour.»

Un jour d’été, la police a fait une descente dans la discrète maison close turque. Les filles ont été embarquées, à peine entendues par les autorités judiciaires, puis expulsées. Sans autre forme de procès.


Environs d’Ughene, ville frontière entre la Moldavie et la Roumanie. Eva sort de son sac une coupure de journal. Elle ne pleure pas, ne se lamente pas, mais la colère pointe parfois... Elle est arrivée en s’appuyant sur une canne. Plus tard, elle a tenu à montrer l’immense cicatrice qui barre sa jambe puis sa hanche jusqu’à la taille. Et les points de suture, les cicatrices, le morceau de fer qui l’aide à tenir debout. Eva a en commun avec Lila un sinistre souvenir de la Turquie. Le journal qu’elle exhibe, comme si on ne la croyait pas, en atteste. Il raconte, en turc, la tragédie d’une jeune Moldave jetée par la fenêtre par des tortionnaires proxénètes. La jeune femme a atterri sur une rambarde en fer, trois étages plus bas. «Je croyais que j’allais avoir un boulot de serveuse. Quand j’ai compris, j’ai hurlé, je me suis débattue.» Eva, 24 ans, a déjà subi cinq opérations. Elle remarchera peut-être normalement un jour. Mais rien n’est sûr. «Car trouver de l’argent pour des médicaments n’est pas facile», souffle-t-elle.

Fuir la pauvreté

«Ne te laisse pas trafiquer!»
A l’entrée de la ville, une immense affiche plantée au-dessus d’une station d’essence fait écho aux propos d’Eva. L’affiche reprend une petite annonce parue dans un journal local proposant un emploi à l’étranger à une jeune fille ayant un visa et quelques connaissances de langues étrangères!

Il n’y a qu’un an ou deux que ces publicités surréalistes et dramatiques ont fleuri aux carrefours. Mais il était grand temps. Car depuis la chute du mur de Berlin, les transitions postcommunistes sont douloureuses. Le capitalisme le plus sauvage se substitue à un collectivisme irresponsabilisant. Les repères s’effondrent, les écoles se vident, et le fantasme du bonheur dans l’exil alimente tous les trafics. Notamment en Moldavie, pays le plus pauvre d’Europe (lire Femina No 35), où l’Organisation internationale des migrations (OIM) estime à 10 000 le nombre de victimes du trafic pour une population de quelque 4 millions seulement!

Moins de 10% des candidates au départ savent qu’elles vont se prostituer. Sans toutefois jamais imaginer le degré de violence qu’elles subiront. Les autres sont convaincues qu’en allant à l’étranger elles trouveront de quoi envoyer des économies à leurs familles en étant serveuse, baby-sitter, femme de ménage ou garde-malade. Volontaires pour l’exil donc, mais pas pour le pire.

Olga fait partie de ces «nouvelles esclaves» recueillies par l’OIM dans des centres pour femmes, un peu partout à l’Est. Quand son mari la quitte, elle et ses trois enfants, lui laissant encore ses deux jeunes sœurs à charge, elle accepte d’aller en Pologne pour travailler dans un asile de vieillards. «Je pouvais emmener deux de mes enfants. On a eu des visas de tourisme qui devaient se transformer en visas de travail. Mais arrivée en Pologne, dans un drôle d’hôtel, j’ai trouvé bizarre tous ces fauteuils roulants qui traînaient dans le hall. On m’a enlevé ma plus jeune fille de 6 ans. Dès le lendemain matin, mon autre fille et moi avons été contraintes de nous asseoir dans l’un de ces fauteuils roulants. On nous a mises dans la rue pour mendier, devant une pancarte disant que mon enfant devait être opérée et que je n’avais pas d’argent pour cela», raconte-t-elle.

Son calvaire a duré trois mois. Il lui fallait ramener 100 euros par jour, «sinon nous étions battues. Nos bourreaux nous calmaient parfois en disant qu’ils nous donneraient de l’argent au retour.» Au nom de cet improbable partage, Olga est restée docile. «Et puis, que faire? Je ne parle pas un mot de polonais et je ne pouvais fuir sans mes deux enfants.»

La prévention s’organise

«Ne te laisse pas trafiquer»? Certes. Mais peut-être un peu difficile dans des pays en plein marasme, sans repères ni perspectives immédiates. «L’économie et la lutte contre la paupérisation sont les seules réponses de fond», explique Ana Palancean-Revenco, directrice de l’antenne moldave de la Strada, une ONG internationale luttant contre le trafic, installée dans neuf pays d’Europe de l’Est, sous l’égide des Nations Unies. Mais sans attendre «que les pouvoirs publics ou les nouveaux chefs d’entreprise fassent les bons choix», une politique de prévention tente de s’organiser.

Depuis trois ans, des milliers de conférences ont été organisées dans les écoles ou les lieux publics. «Les gens ne croient que ce qu’ils voient. J’ai dû amener sur une estrade publique des jeunes filles victimes pour convaincre les autorités de l’urgence qu’il y avait à faire quelque chose», s’indigne une assistante sociale d’Ughene.

L’ampleur du désastre est telle que sur la radio la plus branchée de Chisinau un programme hebdomadaire d’une heure est exclusivement consacré au problème depuis deux ans. Psychologues, médecins, juristes, politiques, familles en quête de disparus et victimes se succèdent à l’antenne. Ces dernières vivent souvent cachées. Seule une minorité de femmes sont prises en charge dans les centres d’accueil. La radio leur permet de découvrir qu’elles ne sont pas un cas unique. Et de se soulager en parlant, anonymement. «Ce besoin reste vrai aussi dans des pays grands comme l’Ukraine, précise la directrice d’un centre d’accueil financé par Caritas. Les mentalités sont étranges: on ne demande rien à une fille qui revient avec Mercedes et cadeaux pour toute la famille. Mais on rejette celles qui rentrent sans le sou, comme si elles étaient des pestiférées qui apportent la honte sur la famille.»

Un désir permanent d’exil
Les appels téléphoniques reçus en direct sur la radio moldave disent clairement combien la prévention est difficile. Tout comme ceux reçus très souvent par les responsables des hot lines téléphoniques qui ont été ouvertes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans tous les pays de l’Est, pour les victimes ou les familles des disparu(e)s. «Une majorité d’auditeurs demande conseil pour partir à l’étranger dans les règles. C’est comme si le désastre économique rendait sourd et aveugle aux victimes et aux risques. Mon émission prend parfois des allures bizarres. On oublie les victimes pour ne parler que législation, visa et autres formalités de départ», explique la journaliste Tania Iojita, en charge de ce programme insolite.

C’est ce même constat qui a poussé la Strada de Moldavie à concevoir autrement son calendrier 2003, largement diffusé. Ce petit livret orange contient 24 dessins de jeunes Moldaves de 13 à 16 ans, choisis après un concours national. Des dessins où se mêlent hyperréalisme et symbolisme et que la Strada a choisi d’accompagner de textes accessibles à tous pour neutraliser les désirs permanents d’exil. «Comme dans tous les ex-pays du bloc de l’Est, les gens se laissent abuser n’importe com-ment, notamment par les fausses agences de tourisme qui organisent d’hypothétiques départs. Mais ils croient très fort à ce qui ressemble à un tampon administratif. Et pensent avoir besoin d’intermédiaires pour s’exiler. Nous avons donc dû d’abord expliquer ce qu’est un passeport, un visa et où cela s’obtient. Il a aussi fallu préciser que visa ne veut pas dire autorisation de travail», explique Ana Revenco.

Les effets de ces multiples campagnes commencent à se faire un peu sentir. Mais la route est longue. Car si les jeunes des villes ne sont plus les proies idéales, les très jeunes filles des campagnes, souvent privées d’infrastructures ou d’écoles depuis la déconfiture du système soviétique, se laissent encore facilement abuser. Or le «marché du sexe» est demandeur de très jeunes filles à cause des risques du sida.

De 200 à 20 000 dollars
Et puis, les trafiquants changent. Depuis quelques années, de plus en plus de femmes servent de rabatteuses. Ana Revenco n’approuve pas, mais comprend. «Tout le monde cherche de l’argent désespérément. Ces rabatteuses sont elles aussi un peu victimes. Elles imaginent rarement le type de «travail» qui attend les proies, et encore moins les profits hallucinants qui se feront.» De fait, quand une jeune fille est «achetée» 200 dollars en Moldavie, elle sera ensuite «revendue» 10 000 dollars en Turquie, à Sarajevo ou à Moscou, et jusqu’à 20 000 dollars à Bruxelles, Milan ou Paris.

Sous la pression internationale, des législations antitrafic ont aussi été mises en place dans les pays concernés. Avec des effets très relatifs jusqu’ici. «Nous savons souvent où sont les premiers rabatteurs. Mais personne ne bouge. Les procès sont rares. Les femmes ont peur de représailles et n’ont confiance ni dans leur police ni dans la justice», se désole une sympathisante de l’Association des femmes juristes, qui apporte aide et conseils aux victimes.

Mais le pouvoir de persuasion des trafiquants, qui n’hésitent pas à lâcher des milliers de dollars pour contourner les lois, reste incomparable face aux maigres moyens alloués. Et aux salaires de misère des fonctionnaires qui touchent rarement plus de 50 dollars par mois en Moldavie, 100 en Ukraine. Partout à l’Est, le poids des mafias locales est tel que des ONG hésitent même à ouvrir de nouveaux centres d’accueil de victimes, «de peur de ne pouvoir les sécuriser»! Et l’OIM se voit contrainte de refuser l’accès de ses centres à des journalistes internationaux. Car les trafiquants n’hésitent pas à envoyer leurs émissaires sur place, pour menacer les filles qui parleraient trop.

Le fond du problème reste donc économique. Et informer du pire a parfois des effets contre-productifs. «Les jeunes que nous informons, notamment grâce à des témoignages de victimes, se disent horrifiées. Mais elles estiment que le pire n’arrive qu’aux autres. Et elles restent candidates au départ», se plaint une assistante sociale de Soroca, dans le nord de la Moldavie. De fait, dans une école où elle a réuni pour nous une trentaine de jeunes filles de 14 à 18 ans, informées des risques, 80% des élèves lèvent la main quand je leur demande qui a l’intention de partir à l’étranger après l’école!

Estime de soi et formation
Reste que le terrain psychologique fait aussi une différence que toutes les campagnes de prévention du monde ne peuvent gommer. L’OIM confirme que près de la moitié des victimes avaient des problèmes personnels avant de partir. Comme en témoigne la triste d’histoire d’Eléna, Ukrainienne.

Cette jeune fille de 25 ans n’a connu que des «années galères», dit-elle en serrant les poings. Un père disparu à sa naissance, une mère qui l’abandonne dans une institution à l’âge de 3 ans, et des fugues sanctionnées par des années de maison de redressement. «Parce que j’avais volé un pantalon pour pouvoir m’habiller.» La réapparition de sa mère tourne vite au cauchemar. Cette dernière lui demande de passer de la drogue pour lui fournir de quoi payer ses dettes! La jeune fille accepte, trop heureuse d’avoir retrouvé une famille. Mais la police l’arrête. Prison encore, et plus personne à sa sortie. Sauf cette jeune femme «providentielle» qui lui propose un boulot de couturière à Moscou. Eléna atterrit dans un atelier clandestin où une dizaine d’autres jeunes déshéritées comme elle sont enfermées, sous le contrôle de gardes brutaux. Brûlures de cigarettes, coups, et viols parfois... Des miliciens russes mettront fin au calvaire. Non sans avoir tenté de négocier d’abord leur silence en faisant du chantage auprès du propriétaire de cet atelier de la honte.

«Estime de soi, formation, encouragement, je ne crois qu’à ce genre de politique de prévention», commente Sarah Pfister. Employée par la DDC suisse, Sarah est arrivée il y a un peu moins de deux ans en Moldavie, «un pays vidé de son sang». Tout le monde la poussait à faire de la prévention informative. «Mais quand j’ai analysé ce qui était déjà fait, j’ai décidé de concentrer nos budgets sur des aides à la formation.»

Un «business concours» a donc été organisé dans un village particulièrement touché par l’immigration. Des candidates de 15 à 25 ans ont eu à détailler un projet économique. «Des microprojets en couture ou en agriculture, mais c’est un début pour s’initier à la logique des marchés.» Les lauréates ont obtenu des formations professionnelles de six mois à un an en économie ou en gestion. «Nous n’en sommes qu’à une première promotion de 25 jeunes filles. Mais si d’autres ONG s’y mettent, cela devrait permettre de changer les mentalités à terme.»

«Ça dépend de toi»
En Ukraine, des psychologues ont reçu des formations complémentaires pour encourager «l’estime de soi». A Lvov, dans un lieu pour victimes de toutes sortes de violences, des groupes de parole sont organisés toutes les semaines. Ouverts aux femmes seulement. «En attendant qu’on puisse faire quelque chose avec les hommes qui se voilent la face et qui, dans 80% des cas, abandonnent leurs filles ou leurs épouses quand elles rentrent, même quand elles ont été abusées», précise une psychologue.

A ses côtés, la directrice de l’ONG Des femmes pour les femmes renchérit. «Les jeunes ont l’air libéré avec leurs minijupes et leurs talons hauts, mais elles n’ont pas connu, comme en Europe de l’Ouest, les débats sur le féminisme ou l’identité homme-femme. Elles sont facilement aliénées à une certaine image d’objet. Et la parole d’un homme compte plus que la leur. Cela aussi favorise le travail des trafiquants.»

«Ça dépend de toi» est l’un des derniers slogans utilisés en Moldavie dans les campagnes de prévention. «C’est valable pour nous», convient la directrice du centre Caritas de Ternopil, en Ukraine. Qui donne notamment des cours d’anglais à ses protégées, «pour mieux les préparer au monde réel», explique-t-elle avec beaucoup de chaleur.

Eléna la couturière et Lila la danseuse, recueillies un temps dans son centre, approuvent. Eléna donne désormais des cours de couture et va visiter des jeunes filles dans des prisons «afin qu’elles ne soient plus seules comme je l’ai été». Quant à Li-la, qui avait terminé une licence en psychologie quand elle est partie pour son hypothétique tournée artistique en Turquie, elle fait presque office de psychologue bis... Un mal pour un bien? Lila esquisse un pâle sourire, puis lâche: «J’ai suivi ma fausse copine parce que je n’avais pas trouvé de travail alors que mon mari, charpentier, venait de se faire licencier. Vous savez, on part rarement de chez soi pour le plaisir ou le superflu.»

Des chiffres
D’après l’OIM, 4 millions de personnes seraient victimes de la «traite» dans le monde, dont 500 000 en Europe occidentale. Selon Interpol, 300 000 femmes provenant des pays d’Europe centrale et orientale se livrent à la prostitution en Europe occidentale. En 1998, le Gouvernement ukrainien a estimé que 400 000 femmes avaient été victimes de la traite entre 1988 et 1998. 10 000 Moldaves seraient victimes du «trafic», tandis que de 600 000 à 1 million de Moldaves ont émigré à l’étranger.

Christine Saramito du Magazine Femina, N° 36/2003