Leur
rêve d’exil à l’Ouest permet tous les trafics.
Des
dizaines de milliers de jeunes femmes sont victimes de ce
qu’il faut bien appeler la traite humaine. Leurs pays d’origine,
à l’Est, commencent à réagir et tentent d’enrayer ce désastre.
Enquête en Ukraine et en Moldavie.
Ternopil,
à 100 kilomètres de Lvov, ouest de l’Ukraine. Une salle
de réunion ornée de croix orthodoxes bariolées. De pauvres
bancs d’école en bois et des fenêtres ouvertes sur un jardin
potager où des enfants crient de bonheur. Mais Lila n’entend
rien. Elle a 28 ans, une peau de pêche, des yeux clairs
qui ne sourient jamais.
Son
récit est entrecoupé de soupirs désolés. «Pendant six mois,
une «copine» m’a payé des cours de danse dans un groupe.
Invitées à partir en tournée en Turquie, nous nous
sentions fières d’être bien préparées. Nous avons pris l’avion,
puis un bus, puis un autre, et quand nous sommes arrivées
devant notre résidence entourée de rosiers magnifiques,
nous étions enchantées. Mais quelque chose clochait: il
y avait beaucoup de gardes et ma copine avait disparu, soi-disant
pour chercher des visas de travail à Istanbul.»
Pause-cigarette,
émotion. «L’enfer a commencé le jour même. Les premières
qui ont refusé de monter dans les chambres ont été battues.
Quand je suis allée aux toilettes avec mon portable pour
appeler à l’aide, des hommes sont arrivés et m’ont violée.
Il y avait des caméras partout, même dans les toilettes!
Nous ne sortions jamais.
A l’aube,
sous surveillance, nous montions prendre l’air sur la terrasse
du toit de l’immeuble. Parfois, nous essayions d’envoyer
des bouteilles contenant des SOS. Mais le jardin était trop
vaste. Nous ne parlions pas le turc. Les clients ne parlaient
pas anglais, ou ne voulaient pas. Je suis restée là
six mois. Sans ma famille et mon fils que j’ai retrouvé
en Ukraine, je crois que je me serais suicidée au retour.»
Un
jour d’été, la police a fait une descente dans la discrète
maison close turque. Les filles ont été embarquées, à peine
entendues par les autorités judiciaires, puis expulsées.
Sans autre forme de procès.
Environs d’Ughene, ville frontière entre la Moldavie et
la Roumanie. Eva sort de son sac une coupure de journal.
Elle ne pleure pas, ne se lamente pas, mais la colère pointe
parfois... Elle est arrivée en s’appuyant sur une canne.
Plus tard, elle a tenu à montrer l’immense cicatrice qui
barre sa jambe puis sa hanche jusqu’à la taille. Et les
points de suture, les cicatrices, le morceau de fer qui
l’aide à tenir debout. Eva a en commun avec Lila un sinistre
souvenir de la Turquie. Le journal qu’elle exhibe, comme
si on ne la croyait pas, en atteste. Il raconte, en turc,
la tragédie d’une jeune Moldave jetée par la fenêtre par
des tortionnaires proxénètes. La jeune femme a atterri
sur une rambarde en fer, trois étages plus bas. «Je croyais
que j’allais avoir un boulot de serveuse. Quand j’ai compris,
j’ai hurlé, je me suis débattue.» Eva, 24 ans, a déjà
subi cinq opérations. Elle remarchera peut-être normalement
un jour. Mais rien n’est sûr. «Car trouver de l’argent pour
des médicaments n’est pas facile», souffle-t-elle.
Fuir
la pauvreté
«Ne
te laisse pas trafiquer!»
A l’entrée de la ville, une immense affiche plantée au-dessus
d’une station d’essence fait écho aux propos d’Eva. L’affiche
reprend une petite annonce parue dans un journal local proposant
un emploi à l’étranger à une jeune fille ayant un visa et
quelques connaissances de langues étrangères!
Il n’y
a qu’un an ou deux que ces publicités surréalistes et dramatiques
ont fleuri aux carrefours. Mais il était grand temps. Car
depuis la chute du mur de Berlin, les transitions postcommunistes
sont douloureuses. Le capitalisme le plus sauvage se
substitue à un collectivisme irresponsabilisant. Les repères
s’effondrent, les écoles se vident, et le fantasme du bonheur
dans l’exil alimente tous les trafics. Notamment en
Moldavie, pays le plus pauvre d’Europe (lire Femina No 35),
où l’Organisation internationale des migrations (OIM) estime
à 10 000 le nombre de victimes du trafic pour une population
de quelque 4 millions seulement!
Moins
de 10% des candidates au départ savent qu’elles vont se
prostituer. Sans toutefois jamais imaginer le degré
de violence qu’elles subiront. Les autres sont convaincues
qu’en allant à l’étranger elles trouveront de quoi envoyer
des économies à leurs familles en étant serveuse, baby-sitter,
femme de ménage ou garde-malade. Volontaires pour l’exil
donc, mais pas pour le pire.
Olga
fait partie de ces «nouvelles esclaves» recueillies par
l’OIM dans des centres pour femmes, un peu partout à l’Est.
Quand son mari la quitte, elle et ses trois enfants, lui
laissant encore ses deux jeunes sœurs à charge, elle accepte
d’aller en Pologne pour travailler dans un asile de vieillards.
«Je pouvais emmener deux de mes enfants. On a eu des visas
de tourisme qui devaient se transformer en visas de travail.
Mais arrivée en Pologne, dans un drôle d’hôtel, j’ai trouvé
bizarre tous ces fauteuils roulants qui traînaient dans
le hall. On m’a enlevé ma plus jeune fille de 6 ans.
Dès le lendemain matin, mon autre fille et moi avons été
contraintes de nous asseoir dans l’un de ces fauteuils roulants.
On nous a mises dans la rue pour mendier, devant une pancarte
disant que mon enfant devait être opérée et que je n’avais
pas d’argent pour cela», raconte-t-elle.
Son
calvaire a duré trois mois. Il lui fallait ramener 100 euros
par jour, «sinon nous étions battues. Nos bourreaux nous
calmaient parfois en disant qu’ils nous donneraient de l’argent
au retour.» Au nom de cet improbable partage, Olga est restée
docile. «Et puis, que faire? Je ne parle pas un mot de
polonais et je ne pouvais fuir sans mes deux enfants.»
La
prévention s’organise
«Ne te laisse pas trafiquer»? Certes. Mais peut-être un
peu difficile dans des pays en plein marasme, sans repères
ni perspectives immédiates. «L’économie et la lutte contre
la paupérisation sont les seules réponses de fond», explique
Ana Palancean-Revenco, directrice de l’antenne moldave de
la Strada, une ONG internationale luttant contre le trafic,
installée dans neuf pays d’Europe de l’Est, sous l’égide
des Nations Unies. Mais sans attendre «que les pouvoirs
publics ou les nouveaux chefs d’entreprise fassent les bons
choix», une politique de prévention tente de s’organiser.
Depuis
trois ans, des milliers de conférences ont été organisées
dans les écoles ou les lieux publics. «Les gens ne croient
que ce qu’ils voient. J’ai dû amener sur une estrade publique
des jeunes filles victimes pour convaincre les autorités
de l’urgence qu’il y avait à faire quelque chose», s’indigne
une assistante sociale d’Ughene.
L’ampleur
du désastre est telle que sur la radio la plus branchée
de Chisinau un programme hebdomadaire d’une heure est
exclusivement consacré au problème depuis deux ans.
Psychologues, médecins, juristes, politiques, familles en
quête de disparus et victimes se succèdent à l’antenne.
Ces dernières vivent souvent cachées. Seule une minorité
de femmes sont prises en charge dans les centres d’accueil.
La radio leur permet de découvrir qu’elles ne sont pas un
cas unique. Et de se soulager en parlant, anonymement. «Ce
besoin reste vrai aussi dans des pays grands comme l’Ukraine,
précise la directrice d’un centre d’accueil financé par
Caritas. Les mentalités sont étranges: on ne demande rien
à une fille qui revient avec Mercedes et cadeaux pour toute
la famille. Mais on rejette celles qui rentrent sans le
sou, comme si elles étaient des pestiférées qui apportent
la honte sur la famille.»
Un
désir permanent d’exil
Les appels téléphoniques reçus en direct sur la radio moldave
disent clairement combien la prévention est difficile. Tout
comme ceux reçus très souvent par les responsables des hot
lines téléphoniques qui ont été ouvertes, vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, dans tous les pays de l’Est, pour les
victimes ou les familles des disparu(e)s. «Une majorité
d’auditeurs demande conseil pour partir à l’étranger dans
les règles. C’est comme si le désastre économique rendait
sourd et aveugle aux victimes et aux risques. Mon émission
prend parfois des allures bizarres. On oublie les victimes
pour ne parler que législation, visa et autres formalités
de départ», explique la journaliste Tania Iojita, en charge
de ce programme insolite.
C’est
ce même constat qui a poussé la Strada de Moldavie à concevoir
autrement son calendrier 2003, largement diffusé. Ce petit
livret orange contient 24 dessins de jeunes Moldaves de
13 à 16 ans, choisis après un concours national. Des dessins
où se mêlent hyperréalisme et symbolisme et que la Strada
a choisi d’accompagner de textes accessibles à tous pour
neutraliser les désirs permanents d’exil. «Comme dans tous
les ex-pays du bloc de l’Est, les gens se laissent abuser
n’importe com-ment, notamment par les fausses agences de
tourisme qui organisent d’hypothétiques départs. Mais ils
croient très fort à ce qui ressemble à un tampon administratif.
Et pensent avoir besoin d’intermédiaires pour s’exiler.
Nous avons donc dû d’abord expliquer ce qu’est un passeport,
un visa et où cela s’obtient. Il a aussi fallu préciser
que visa ne veut pas dire autorisation de travail», explique
Ana Revenco.
Les
effets de ces multiples campagnes commencent à se faire
un peu sentir. Mais la route est longue. Car si les jeunes
des villes ne sont plus les proies idéales, les très
jeunes filles des campagnes, souvent privées d’infrastructures
ou d’écoles depuis la déconfiture du système soviétique,
se laissent encore facilement abuser. Or le «marché du sexe»
est demandeur de très jeunes filles à cause des risques
du sida.
De
200 à 20 000 dollars
Et puis, les trafiquants changent. Depuis
quelques années, de plus en plus de femmes servent de rabatteuses.
Ana Revenco n’approuve pas, mais comprend. «Tout le monde
cherche de l’argent désespérément. Ces rabatteuses sont
elles aussi un peu victimes. Elles imaginent rarement le
type de «travail» qui attend les proies, et encore moins
les profits hallucinants qui se feront.» De fait, quand
une jeune fille est «achetée» 200 dollars en Moldavie, elle
sera ensuite «revendue» 10 000 dollars en Turquie, à Sarajevo
ou à Moscou, et jusqu’à 20 000 dollars à Bruxelles, Milan
ou Paris.
Sous
la pression internationale, des législations antitrafic
ont aussi été mises en place dans les pays concernés.
Avec des effets très relatifs jusqu’ici. «Nous savons souvent
où sont les premiers rabatteurs. Mais personne ne bouge.
Les procès sont rares. Les femmes
ont peur de représailles et n’ont confiance ni dans leur
police ni dans la justice», se désole une sympathisante
de l’Association des femmes juristes, qui apporte aide et
conseils aux victimes.
Mais
le pouvoir de persuasion des trafiquants, qui n’hésitent
pas à lâcher des milliers de dollars pour contourner les
lois, reste incomparable face aux maigres moyens alloués.
Et aux salaires de misère des fonctionnaires qui touchent
rarement plus de 50 dollars par mois en Moldavie, 100 en
Ukraine. Partout à l’Est, le poids des mafias locales
est tel que des ONG hésitent même à ouvrir de nouveaux centres
d’accueil de victimes, «de peur de ne pouvoir les sécuriser»!
Et l’OIM se voit contrainte de refuser l’accès de ses centres
à des journalistes internationaux. Car les trafiquants n’hésitent
pas à envoyer leurs émissaires sur place, pour menacer les
filles qui parleraient trop.
Le fond
du problème reste donc économique. Et informer du pire a
parfois des effets contre-productifs. «Les
jeunes que nous informons, notamment grâce à des témoignages
de victimes, se disent horrifiées. Mais elles estiment que
le pire n’arrive qu’aux autres. Et elles restent candidates
au départ», se plaint une assistante sociale
de Soroca, dans le nord de la Moldavie. De fait, dans une
école où elle a réuni pour nous une trentaine de jeunes
filles de 14 à 18 ans, informées des risques, 80% des élèves
lèvent la main quand je leur demande qui a l’intention de
partir à l’étranger après l’école!
Estime
de soi et formation
Reste que le terrain psychologique fait aussi une différence
que toutes les campagnes de prévention du monde ne peuvent
gommer. L’OIM confirme que près de la moitié des victimes
avaient des problèmes personnels avant de partir. Comme
en témoigne la triste d’histoire d’Eléna, Ukrainienne.
Cette
jeune fille de 25 ans n’a connu que des «années galères»,
dit-elle en serrant les poings. Un père disparu à sa naissance,
une mère qui l’abandonne dans une institution à l’âge de
3 ans, et des fugues sanctionnées par des années de maison
de redressement. «Parce que j’avais volé un pantalon pour
pouvoir m’habiller.» La réapparition de sa mère tourne vite
au cauchemar. Cette dernière lui demande de passer de la
drogue pour lui fournir de quoi payer ses dettes! La jeune
fille accepte, trop heureuse d’avoir retrouvé une famille.
Mais la police l’arrête. Prison encore, et plus personne
à sa sortie. Sauf cette jeune femme «providentielle» qui
lui propose un boulot de couturière à Moscou. Eléna atterrit
dans un atelier clandestin où une dizaine d’autres jeunes
déshéritées comme elle sont enfermées, sous le contrôle
de gardes brutaux. Brûlures de cigarettes, coups, et viols
parfois... Des miliciens russes mettront fin au calvaire.
Non sans avoir tenté de négocier d’abord leur silence en
faisant du chantage auprès du propriétaire de cet atelier
de la honte.
«Estime
de soi, formation, encouragement, je ne crois qu’à ce
genre de politique de prévention», commente Sarah Pfister.
Employée par la DDC suisse, Sarah est arrivée il y a un
peu moins de deux ans en Moldavie, «un pays vidé de son
sang». Tout le monde la poussait à faire de la prévention
informative. «Mais quand j’ai analysé ce qui était déjà
fait, j’ai décidé de concentrer nos budgets sur des aides
à la formation.»
Un «business
concours» a donc été organisé dans un village particulièrement
touché par l’immigration. Des candidates de 15 à 25 ans
ont eu à détailler un projet économique. «Des microprojets
en couture ou en agriculture, mais c’est un début pour s’initier
à la logique des marchés.» Les lauréates ont obtenu des
formations professionnelles de six mois à un an en économie
ou en gestion. «Nous n’en sommes qu’à une première promotion
de 25 jeunes filles. Mais si d’autres ONG s’y mettent, cela
devrait permettre de changer les mentalités à terme.»
«Ça
dépend de toi»
En Ukraine, des psychologues ont reçu des formations
complémentaires pour encourager «l’estime de soi». A
Lvov, dans un lieu pour victimes de toutes sortes de violences,
des groupes de parole sont organisés toutes les semaines.
Ouverts aux femmes seulement. «En attendant qu’on puisse
faire quelque chose avec les hommes qui se voilent la face
et qui, dans 80% des cas, abandonnent leurs filles ou leurs
épouses quand elles rentrent, même quand elles ont été abusées»,
précise une psychologue.
A ses
côtés, la directrice de l’ONG Des femmes pour les femmes
renchérit. «Les jeunes ont l’air libéré avec leurs minijupes
et leurs talons hauts, mais elles n’ont pas connu, comme
en Europe de l’Ouest, les débats sur le féminisme ou l’identité
homme-femme. Elles sont facilement aliénées à une certaine
image d’objet. Et la parole d’un homme compte plus que la
leur. Cela aussi favorise le travail des trafiquants.»
«Ça
dépend de toi» est l’un des derniers slogans utilisés en
Moldavie dans les campagnes de prévention. «C’est valable
pour nous», convient la directrice du centre Caritas de
Ternopil, en Ukraine. Qui donne notamment des cours d’anglais
à ses protégées, «pour mieux les préparer au monde réel»,
explique-t-elle avec beaucoup de chaleur.
Eléna
la couturière et Lila la danseuse, recueillies un temps
dans son centre, approuvent. Eléna donne désormais des cours
de couture et va visiter des jeunes filles dans des prisons
«afin qu’elles ne soient plus seules comme je l’ai été».
Quant à Li-la, qui avait terminé une licence en psychologie
quand elle est partie pour son hypothétique tournée artistique
en Turquie, elle fait presque office de psychologue bis...
Un mal pour un bien? Lila esquisse un pâle sourire, puis
lâche: «J’ai suivi ma fausse copine parce que je n’avais
pas trouvé de travail alors que mon mari, charpentier, venait
de se faire licencier. Vous savez, on part rarement de chez
soi pour le plaisir ou le superflu.»
Des
chiffres
D’après l’OIM, 4 millions de personnes seraient victimes
de la «traite» dans le monde, dont 500 000 en Europe occidentale.
Selon Interpol, 300 000 femmes provenant des pays d’Europe
centrale et orientale se livrent à la prostitution en Europe
occidentale. En 1998, le Gouvernement ukrainien a estimé
que 400 000 femmes avaient été victimes de la traite entre
1988 et 1998. 10 000 Moldaves seraient victimes du «trafic»,
tandis que de 600 000 à 1 million de Moldaves ont émigré
à l’étranger.
Christine
Saramito du Magazine
Femina, N° 36/2003