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" Le débat
sur le traitement judiciaire des récidivistes constitue
indiscutablement une ébauche de prise en compte d'un
vrai problème. Les chiffres – 31% de
récidivistes, 32% de peines non exécutées
– démontrent les insuffisances du système
(1).
Alors qu'éclatait le cataclysme d'Outreau, l'opinion
publique française, atterrée, découvrait
que deux redoutables prédateurs, déjà
condamnés par l'appareil judiciaire, avaient commis
de nouveaux crimes abominables après avoir été
remis en liberté sans surveillance. Puis, les 12 et
16 juin dernier, les cours d'assises de Paris et de Seine-Saint-Denis
acquittaient, l'une, les membres du gang de la «Brise
de mer» accusés du casse du siècle et,
l'autre, Jean-Claude Bonnal, dit «le Chinois»,
soupçonné d'un hold-up en 1998...
Comme chacun peut le mesurer, le doute n'a pas, pour la justice
française, la même signification pour tous. Dans
les affaires d'agressions sexuelles familiales, elle
l'a même évacué de son mode de fonctionnement.
La nouvelle erreur judiciaire n'est
plus le résultat d'une série
de dysfonctionnements de l'institution, mais celui d'une
construction a priori fondée sur la seule religion
de l'accusation.
(...)
Chacun doit savoir que la libération conditionnelle
constitue de nos jours la doctrine incontestée de la
réinsertion sociale obligatoire. Des criminels endurcis
en bénéficient régulièrement.
(...)
Cela dit, c'est tout un système qui se dérègle.
Au niveau policier et gendarmesque tout d'abord, nous assistons
depuis des années à un lent mais sûr
démantèlement de tous les services d'enquêtes
judiciaires. La police de proximité
et la répression routière, sources flatteuses
de résultats exemplaires, intéressent prioritairement
nos gouvernants. En revanche, la police judiciaire
– «seule police qu'une démocratie peut
avouer», disait Clemenceau – a depuis une quinzaine
d'années mauvaise réputation.
Il est vrai que les bons professionnels chargés d'enquêtes
difficiles mettent du temps pour les traiter. Or ce facteur
est incompatible avec un autre dogme qui pollue depuis une
décennie notre mode de fonctionnement : celui du traitement
en temps réel des procédures pénales.
Aujourd'hui un bon policier enquête vite, voire pas
du tout, ce qui est encore plus rapide. Un bon juge d'instruction
et un bon substitut doivent traiter leurs dossiers à
la vitesse de l'éclair.
Il faut savoir que notre droit pénal élaboré
sous Napoléon par une assemblée au sein de laquelle
siégeaient quelques anciens terroristes, voleurs et
assassins, avait prévu de courts délais de prescription
au-delà desquels la répression ne peut plus
atteindre le délinquant : trois ans pour un délit,
dix ans pour un crime. L'identification de vrais criminels
est donc difficilement compatible avec les courses de vitesse
organisées par les institutions répressives
pour traiter leurs dossiers.
(...)
Le travail systématique lent et méticuleux de
la police judiciaire ne se fait plus et quand, par
hasard, on arrête un Louis ou un Fourniret, on tremble
à la seule idée que les faits dont on les accuse
ne puissent plus être poursuivis, ce qui amène
la Cour de cassation à de remarquables grands écarts
jurisprudentiels...
Quand j'ai débuté ma carrière de magistrat,
les anciens nous apprenaient à conserver longtemps
les dossiers de disparitions et de crimes inexpliqués.
Il fallait «faire vivre» ces procédures
le plus longtemps possible afin d'en éviter la prescription.
Il est vrai que, pour les magistrats d'alors, ce qui
comptait avant tout ce n'était pas de faire fonctionner
une machine administrative, mais d'identifier et de neutraliser
les criminels.
Ceux qui à la tête de l'Etat se félicitent
des résultats obtenus en matière de répression
routière devraient méditer ceci : une mort brutale
est toujours un drame. Malgré les campagnes orchestrées
médiatiquement, l'opinion publique ne s'y trompe pas.
Toutes les morts ne sont pas
égales. Celle de l'enfant séquestré,
torturé, assassiné, ne sera jamais perçue
de la même façon qu'un homicide involontaire.
Les Français ne supportent pas l'idée
qu'un prédateur identifié n'ait pas été
définitivement neutralisé par cet Etat dont
le fonctionnement leur coûte si cher.
Dans ces conditions, il faut arrêter de tout attendre
des suivis sociaux psychiatriques et autres mesures d'accompagnement
qui ne servent à rien en l'état de nos connaissances
du cerveau humain. Le devoir du législateur
est d'avoir le courage d'affronter certaines réalités
comme le fit jadis celui de la IIIe République.
Au moment même où il introduisit le sursis et
la libération conditionnelle dans notre système
pénal, il instaura la relégation. Le
multirécidiviste, le prédateur sexuel, le criminel
se voyaient, au-delà de l'exécution intégrale
de leur peine, écartés définitivement
de la société.
La relégation, devenue en 1970 «tutelle
pénale», maintenait certains délinquants
en détention sous un régime beaucoup moins rude
que celui de l'emprisonnement normal. La
baisse de la criminalité qui suivit sa mise en place
fut spectaculaire. On supprima la «tutelle pénale»
en 1981 dans le cadre de la loi «sécurité
et libertés». Robert Badinter se garda bien de
la rétablir lorsque la peine de mort fut abrogée.
Si des criminels comme Alègre, Georges, Heaulme et
quelques autres avaient pu être neutralisés définitivement
lors de leur première identification, combien de morts
atroces de victimes innocentes auraient-elles pu être
évitées ? La question du rétablissement
d'une véritable mesure de sûreté mérite
au moins d'être posée."
Un article de Didier Gallot, vice-président du tribunal
de grande instance de La Roche-sur-Yon.
(1) Les députés ont adopté
jeudi, en première lecture, une proposition de loi
UMP prévoyant le port d'un bracelet électronique
par les criminels et délinquants sexuels à leur
sortie de prison.
LE FIGARO (25.12.2004)
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