Dernière mise à jour :
12/12/2004


Rien n'a changé. "La réforme, c'est une catastrophe!"

 




Bruxelles - Dans les mois qui ont suivi l'affaire Dutroux, la justice et la police ont subi un gigantesque bouleversement. Adieu la gendarmerie et les polices communales, bonjour la police fédérale et les polices locales.

Cette réforme devait, en principe, faire que les erreurs du passé ne puissent se reproduire. Mais voilà, entre espoir et réalité, il y a une marge. Un fossé, même! Et comble du comble, alors que ce remaniement avait été consécutif à une affaire de pédophilie, voilà que c'est justement cette matière qui est désormais la moins exploitée.

En cause, la répartition des compétences. La police fédérale ne s' occupe que du tourisme sexuel, des réseaux et du phénomène international.Quant au reste, c'est du domaine de la police locale. Ces policiers, sans les vexer ou les sous-estimer, sont bien évidemment moins expérimentés que les policiers fédéraux, qui, pour la plupart, traitent cette matière depuis de nombreuses années.

"Les policiers de la locale ont une formation de 13 jours", nous explique un enquêteur fédéral.
Alors, forcément, parfois ça dérape.On passe à côté de victimes, d'auteurs ou même de phénomènes. Exemple, la place Anneessens à Bruxelles, où, selon les informations recueillies, on sait qu'il se passe des drôles de choses en matière de moeurs.Les cassettes pédophiles y circuleraient aussi facilement que les
voitures...

"C'est la locale qui devrait s'en occuper, mais les policiers qui sont déjà eux-mêmes surchargés avec les affaires courantes estiment que c'est de la pédophile organisée et que, donc, c'est pour nous", explique un enquêteur fédéral. Résultat: personne n'y va!
Selon la procédure, le P.-V. rédigé devrait être envoyé au parquet, qui, si besoin est, le redistribuera.
En parlant du parquet, il faut préciser qu'il y a quelques années , il y avait des substituts spécialisés dans les affaires des moeurs. Et maintenant ? La réponse est claire: non, du côté francophone alors que c'est là qu'il y a le plus de dossiers.
Par contre, du côté néerlandophone, il demeure un magistrat spécialisé, pour 30 fois moins de dossiers!
"La réforme, c'est une catastrophe!
S'il devait y avoir une deuxième affaire Dutroux, je ne sais pas comment on ferait. Est-ce que l'on s'en apercevrait seulement ? Dire que toute la réforme est consécutive à l'affaire Dutroux et que c'est ce secteur qui est finalement le plus négligé!"

Pourtant, Glenn Audenaert, le directeur du service judiciaire d'arrondissement (le SJA) de Bruxelles, donne tous les moyens qu'il peut à son équipe.
"Il faut tout regarder. On ne peut pas risquer de passer à côté d'une victime. Il y a parfois des pervers qui mettent des séquences pédophiles de quelques secondes au milieu d'un dessin animé. Il faut donc être très
attentifs", explique un enquêteur de la section.
"Si un policier passe à côté de 2 kilos de cocaïne, ce n'est pas dramatique, mais si on passe à côté d'un pédophile..."
La cellule traite de nombreux dossiers. Trop. En plus, chaque affaire n'est traitée que par un seul policier.
Effectif réduit oblige. "C'est dangereux pour l'objectivité, et surtout pour la charge émotionnelle. Si on part en vacances, le dossier s'arrête!"
Si les hommes sont motivés, ce sont les moyens qui manquent. "Il n'y a toujours pas de banque de données des pédophiles. S'il y a un enlèvement d'une fillette dans un quartier, on sera incapable de dire s'il y a des pédophiles qui habitent dans les environs."
Par rapport aux autres pays européens, la Belgique est donc à la traîne.
"Partout ailleurs, il y a des policiers spécialisés qui traquent quotidiennement ce fléau sur Internet.
Il y a bien le CCU, mais il est pris par tant d'autres dossiers!" Et un policier de préciser: "En Belgique, c'est une justice de catastrophe. On déplace les moyens en fonction des événements. Et maintenant, c'est la vague terroriste. Donc, tous les moyens sont attribués à cette matière."

Emmanuelle Praet

(La Dernière Heure - 16 et 17 octobre 2004 - Page 18)