Dernière mise à jour : 04/07/2004

Prison ou Hôpital psychiatrique?

«Après les avoir revendiqués, la psychiatrie renvoie des “fous” à la prison»

Cyrille Canetti, psychiatre, praticien hospitalier, rattaché au centre de jeunes détenus de Fleury Mérogis, revient sur le cas de «Pierrot le fou», mis en examen dans l'enquête sur la disparition de Julie, en Alsace.

Par Ludovic Blecher, pour libération

Pierre Bodein, dit «Pierrot le fou», a passé trente-cinq ans de sa vie entre la prison et l'hôpital psychiatrique avant d'être mis en examen pour «enlèvement et séquestration suivis de mort» dans l'enquête sur la disparition de Julie, 14 ans (lire l'article). Bien qu'il nie les faits qui lui sont reprochés, vous semble-t-il normal qu'un repris de justice qui a passé l'essentiel de sa vie d'adulte en prison et en hôpital psychiatrique ait bénéficié d'une remise en liberté conditionnelle ?
Au niveau de la société, voir ce personnage sortir avant d'avoir achevé sa peine pose un problème. Il se trouve comme lâché dans la nature. Or son état méritait peut-être qu'il soit hospitalisé sans passer par la case prison. Contrairement à la prison, où on sort une fois sa peine achevée, une personne peut rester hospitalisée à vie ce qui peut se révéler parfois plus judicieux. Quant à la faire hospitaliser à sa sortie de prison, la démarche est un peu hypocrite: si on estime qu'un individu est irresponsable à sa sortie, il aurait dû être jugé irresponsable à l'entrée. Par ailleurs, il y a une incohérence à voir quelqu'un qui a passé une bonne partie de sa vie entre la prison et l'hôpital psychiatrique s'évader de l'hôpital (en 1992, ndlr) commettre plusieurs crimes et délits durant sa cavale et être à nouveau jugé avant de retourner en prison. Comment peut-on concevoir qu'un individu considéré comme un fou dangereux où il est hospitalisé soit ensuite jugé à même de répondre de ses actes devant un tribunal?

Les structures hospitalières sont elles de plus en plus réticentes à accepter les hospitalisations d'office ?
Certains services prétendent ne plus avoir les moyens de garder les cas les plus durs. La tendance actuelle est de ne vouloir prendre en charge dans les hôpitaux psychiatriques que les patients consentants. Par ailleurs, les temps d'hospitalisation sont de plus en plus courts. Résultat, le travail avec les malades n'est pas fait jusqu'au bout et, une fois dehors, il n'y a pas de suivi dans la prise en charge sans accord du patient.

Cette situation vous semble-t-elle dangereuse ?
Je pense que la psychiatrie a revendiqué ces fous il y a 200 ans pour les sortir de la prison et qu'aujourd'hui elle ne les veut plus et les renvoie à la prison. Ce n'est pas seulement un discours idéologique. Le problème c'est qu'en prison ils purgent une peine en fonction de l'acte commis et pas de leur état mental. Du coup on prend le risque de relâcher des gens potentiellement dangereux. Même si le risque zéro n'existe pas, il faut redonner à la psychiatrie la possibilité de prendre en charge des pathologies longues. En psychiatrie, la contrainte est nécessaire.