«Après
les avoir revendiqués, la psychiatrie renvoie des “fous”
à la prison»
Cyrille Canetti, psychiatre, praticien hospitalier, rattaché
au centre de jeunes détenus de Fleury Mérogis,
revient sur le cas de «Pierrot le fou», mis en examen
dans l'enquête sur la disparition de Julie, en Alsace.
Par Ludovic Blecher, pour libération
Pierre Bodein, dit «Pierrot le fou», a passé
trente-cinq ans de sa vie entre la prison et l'hôpital
psychiatrique avant d'être mis en examen pour «enlèvement
et séquestration suivis de mort» dans l'enquête
sur la disparition de Julie, 14 ans (lire l'article). Bien
qu'il nie les faits qui lui sont reprochés, vous semble-t-il
normal qu'un repris de justice qui a passé l'essentiel
de sa vie d'adulte en prison et en hôpital psychiatrique
ait bénéficié d'une remise en liberté
conditionnelle ?
Au niveau de la société, voir ce personnage
sortir avant d'avoir achevé sa peine pose un problème.
Il se trouve comme lâché dans la nature. Or son
état méritait peut-être qu'il soit hospitalisé
sans passer par la case prison. Contrairement à la
prison, où on sort une fois sa peine achevée,
une personne peut rester hospitalisée à vie
ce qui peut se révéler parfois plus judicieux.
Quant à la faire hospitaliser à sa sortie de
prison, la démarche est un peu hypocrite: si on estime
qu'un individu est irresponsable à sa sortie, il aurait
dû être jugé irresponsable à l'entrée.
Par ailleurs, il y a une incohérence à voir
quelqu'un qui a passé une bonne partie de sa vie entre
la prison et l'hôpital psychiatrique s'évader
de l'hôpital (en 1992, ndlr) commettre plusieurs crimes
et délits durant sa cavale et être à nouveau
jugé avant de retourner en prison. Comment peut-on
concevoir qu'un individu considéré comme un
fou dangereux où il est hospitalisé soit ensuite
jugé à même de répondre de ses
actes devant un tribunal?
Les structures hospitalières sont elles de plus en
plus réticentes à accepter les hospitalisations
d'office ?
Certains services prétendent ne plus avoir les moyens
de garder les cas les plus durs. La tendance actuelle est
de ne vouloir prendre en charge dans les hôpitaux psychiatriques
que les patients consentants. Par ailleurs, les temps d'hospitalisation
sont de plus en plus courts. Résultat, le travail avec
les malades n'est pas fait jusqu'au bout et, une fois dehors,
il n'y a pas de suivi dans la prise en charge sans accord
du patient.
Cette situation vous semble-t-elle dangereuse ?
Je pense que la psychiatrie a revendiqué ces fous il
y a 200 ans pour les sortir de la prison et qu'aujourd'hui
elle ne les veut plus et les renvoie à la prison. Ce
n'est pas seulement un discours idéologique. Le problème
c'est qu'en prison ils purgent une peine en fonction de l'acte
commis et pas de leur état mental. Du coup on prend
le risque de relâcher des gens potentiellement dangereux.
Même si le risque zéro n'existe pas, il faut
redonner à la psychiatrie la possibilité de
prendre en charge des pathologies longues. En psychiatrie,
la contrainte est nécessaire.