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Une approche scientifique de la pédophilie aiderait
à éviter un fiasco comme celui d'Outreau.
L'affaire d'Outreau a abouti à 4 condamnations définitives
et à 13 acquittements. Une page se tourne, mais déjà
il faut penser à l'avenir. Les psychologues qui ont
réalisé les expertises jugeant crédibles
les accusations d'enfants ont été mis en cause
lors du procès en appel. La compétence de certains
experts a été remise en cause, leur impartialité
jugée douteuse, leurs conclusions critiquées.
Pourtant des recherches sur la pédophilie (recherches
de type psychiatrique, psychologique, sociologique, etc.)
à condition qu'elles soient de bonne qualité
et suffisamment bien diffusées vers les acteurs de
terrain, devraient contribuer à minimiser la probabilité
d'une telle catastrophe judiciaire.
Le recours à la justice n'intervient que lorsque les
abus sexuels ont déjà eu lieu. Il convient donc
de réfléchir aux actions qui pourraient être
conduites en amont pour prévenir ces violences, afin
de traiter la pathologie des auteurs d'agression sexuelle
et éviter celle que développe une grande proportion
des victimes. Conduire des recherches sur la pédophilie
implique donc une modification de nos attitudes face à
ce problème. Certes, son caractère passionné
est compréhensible et à la hauteur de sa gravité.
Mais, face à l'émotion considérable,
il nous paraît pourtant indispensable de pouvoir mener
sereinement et scientifiquement une réflexion et une
recherche sur ces problèmes. C'est, en effet, seulement
sur la base de connaissances ainsi acquises que ces débats
pourront être solidement étayés sur des
données empiriques et enrichis par les éclairages
et applications que l'on pourra tirer de ces dernières.
Pourquoi les résultats de ces recherches diminueraient-ils
la plausibilité d'autres affaires d'Outreau ? Pour
au moins quatre raisons.
Premièrement, la plupart des personnes mises en examen
ont été acquittées, mais il demeure que
quatre d'entre elles ont été condamnées
de manière définitive. Or, les causes,
les mécanismes et les facteurs de risque de l'apparition
de la pédophilie chez un adolescent ou un adulte ne
sont que mal connus. Progresser dans la compréhension
de ces causes, de ces mécanismes et de ces facteurs
de risque ne pourrait que contribuer à améliorer
le traitement de ces personnes. Rien n'interdit de penser
que de tels progrès pourraient même favoriser
dans certains cas la prévention de l'apparition de
ce trouble. Par exemple, il semble bien que le fait pour un
sujet d'avoir subi dans sa propre enfance des sévices
sexuels élève le risque qu'il présente
lui-même une pédophilie à l'âge
adulte, sans que cela soit systématique. C'est pourquoi
on peut penser que réduire la victimisation des enfants,
c'est non seulement leur épargner beaucoup de souffrances,
mais aussi, sur le long terme, contribuer à prévenir
l'apparition de nouveaux cas de pédophilie.
La deuxième raison est l'intérêt
de développer des méthodes susceptibles d'aider
à mieux identifier les personnes présentant
une pédophilie. Les juges sont fréquemment
placés dans une situation où ils doivent trancher
«parole contre parole», celle de la victime et
celle de la personne mise en examen. Pourtant, des méthodes
pourraient être développées et évaluées
; une fois validées, elles pourraient aider experts
et juges à étayer leur conviction sur des arguments
supplémentaires. C'est le cas en particulier de deux
d'entre elles ú la pléthysmographie pénienne
et le temps de réaction visuel ú au cours desquels
un ensemble standardisé d'images représentant
des enfants, des adolescents ou des adultes, des deux sexes,
est présenté aux sujets. Dans le cas de la pléthysmographie,
le degré d'érection en réponse aux différents
types de stimuli est considéré comme un index
de l'attirance éprouvée pour chacune des catégories
représentées. Certes, le développement
actuel de ces méthodes est insuffisant pour qu'elles
soient appliquées, mais elles méritent d'être
mieux connues et évaluées dans notre pays.
Troisièmement, les recherches sont également
susceptibles d'améliorer, face à un patient
donné, l'évaluation du risque de rechutes de
type agression sexuelle. Là encore, la pléthysmographie
pourrait se révéler utile, ainsi que le suggère
une étude de synthèse canadienne qui, après
agrégation de résultats portant sur près
de 5 000 patients, conclut que les données de cet examen
sont la variable pronostic la plus informative, parmi toutes
celles qui lui furent comparées, pour apprécier
le risque de rechute.
Quatrièmement, les recherches dans ce domaine
peuvent déboucher sur une amélioration de la
prévention des récidives. Pour améliorer
cette prévention, il faut répondre à
certaines questions : par exemple, quelle est l'efficacité
relative des différentes formes de psychothérapie
sur la prévention de la récidive ? Quelle est
l'efficacité relative des différents médicaments,
utilisés en association avec la psychothérapie,
sur la prévention de la récidive ? Quelles sont
les stratégies utilisées par les pédophiles
pour s'approcher des enfants avant de leur faire violence
?
Ces quelques exemples démontrent l'intérêt
de cet effort de recherche. Or, en France, cet effort est
sous-dimensionné. Dans les grands organismes de recherche
biomédicale français, seulement deux chercheurs
travaillent sur ce sujet. De même, rares sont les travaux
français publiés dans les journaux scientifiques
internationaux. La majorité des travaux est de source
nord-américaine, notamment canadienne, mais aussi allemande,
suisse, britannique et australienne. Comment comprendre l'indigence
de la recherche française, hormis de brillantes exceptions
? Comment comprendre, qui plus est, que les recommandations
du Comité consultatif national d'éthique, qui,
dès 1993 et suite aux travaux pionniers de Thibaut,
Cordier et Kuhn, invitait à évaluer l'efficacité
des traitements antiandrogènes dans les paraphilies,
n'aient pas été suivies ? Et que celles de la
conférence de consensus de 2001 appelant également
au développement de recherches aient connu un sort
comparable ?
La majorité de la communauté scientifique de
notre pays reste peu sensibilisée à l'intérêt
de ce sujet, même chez les psychiatres. Au niveau du
dispositif administratif encadrant la recherche, il en est
de même et nous n'avons jamais eu connaissance d'un
appel d'offres dans ce domaine. Il serait cependant incomplet
de ne pas mentionner que, après huit années
d'efforts et grâce à l'aide de plusieurs ministères
et au soutien du directeur général de l'Inserm,
il devrait bientôt être possible de lancer une
étude de l'efficacité relative de deux médicaments,
systématiquement associés à la psychothérapie,
dans des cas de pédophilie réfractaires à
une approche uniquement psychothérapique. Ce n'est
qu'un premier progrès. Il est impératif qu'il
soit suivi d'autres projets de recherche pour minimiser le
risque de nouvelles tragédies."
Un article de Serge Stoleru.
Serge Stoleru est chercheur à l'Inserm, Paris.
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