par
Alice Miller*
* Alice
Miller, psychothérapeute, est l'auteure de plusieurs livres
sur l'influence de l'enfance dans la vie de l'adulte, notamment
Libres de savoir, éd. Flammarion, 2001. Une présentation
de son travail peut être consultée sur son site www.alice-miller.com.
Résumé
: L'apparition de maladies graves est plus fréquente
chez les personnes ayant été maltraitées pendant leur enfance.
Pour retrouver l'intégrité de sa santé, l'adulte doit se
libérer de l'attachement qu'il éprouve à l'égard de ses
parents abusifs. L'échec de nombreuses thérapies s'explique
par le fait que la majorité des thérapeutes sont piégés
par la morale traditionnelle et offrent le pardon en guise
de remède, parce qu'ils n'ont jamais appris autre chose.
J'ai
lu récemment un texte relatant la thérapie de groupe suivie
par des vétérans de guerre ayant travaillé pendant deux
ans sur les traumatismes sévères dont ils ont souffert au
Vietnam. Après qu'ils se soient autorisés à ressentir leurs
émotions engourdies, grâce à l'empathie du groupe, les traumatismes
de leur enfance commencèrent à refaire surface. Tous
les participants étaient d'accord pour dire que les traumatismes
de leur enfance furent beaucoup plus douloureux que leurs
expériences, plus tardives, de cette guerre cruelle.
C'est ce compte-rendu qui me motive à écrire cet article,
de même que mon désir de commenter une lettre et un rapport
révélateurs d'une équipe de recherche de San Diego, que
j'ai reçus voici plusieurs semaines.
L'équipe
interrogea 17'000 personnes, âgées en moyenne de 57 ans,
sur les faits marquants de leur enfance et leur demanda
si elles avaient souffert de maladies physiques plus tard
dans leur vie. Le résultat montra clairement que l'apparition
de maladies graves était beaucoup plus fréquente dans le
cas de personnes ayant été maltraitées pendant leur enfance,
en comparaison de celles qui avaient grandi sans mauvais
traitements ou fessées « éducatives ». En fait, celles qui
n'avaient pas été abusées n'avaient pas du tout à se plaindre
de maladie au cours de leur vie adulte. Dans le rapport
Comment transformer l'or en plomb, l'auteur commentait
: « Les résultats sont clairs et significatifs, mais
ils sont cachés et tenus secrets. »
Pourquoi
tenus secrets ? Parce que ces résultats ne pourraient pas
être publiés sans une accusation implicite des parents,
encore interdite dans notre société. Il en va de même dans
les thérapies contemporaines lorsque les clients sont encouragés
à ressentir leurs émotions intensément. Cette pratique est
courante de nos jours. Mais lorsque ces émotions sont éveillées,
des souvenirs refoulés de l'enfance émergent généralement.
Le patient est alors en mesure de se rappeler des circonstances
d'abus, d'exploitation, d'humiliation et de blessures, subies
pendant les premières années de la vie, mais risque trop
souvent d'être confronté à une réaction dubitative de la
part de son analyste. Les thérapeutes qui n'ont pas suivi
pour eux-mêmes ce cheminement sont rarement en mesure d'accueillir
les souvenirs de maltraitances émergeant chez leurs patients.
Ceux qui le peuvent sont rares et difficiles à trouver.
La plupart offrent à leurs clients leur « pédagogie noire
», c'est-à-dire la réplique presque exacte de la morale
qui les a rendus malades. Notre corps ne peut comprendre
cela, il ne sait que faire du Quatrième Commandement : «
Tu honoreras ton père et ta mère. » De plus, contrairement
à notre intellect, notre corps ne peut être trompé par des
arguments intellectuels. Il est le gardien de notre vérité
parce qu'il porte en lui l'expérience de toute notre vie
et s'assure que nous puissions vivre avec cette vérité incorporée.
À travers des symptômes, il nous invite à reconnaître cette
vérité, non seulement émotionnellement mais aussi mentalement,
afin que nous puissions vivre en harmonie avec notre « enfant
intérieur », qui fut à l'origine abusé et humilié.
Un
enfant n'a d'autre choix que d'idéaliser et d'aimer ses
persécuteurs, d'espérer qu'ils puissent un jour changer
et de se cramponner à eux, parce qu'il n'a personne d'autre.
En particulier, les enfants les plus sévèrement abusés se
cramponnent à leurs parents leur vie durant s'ils n'entreprennent
pas une thérapie efficace. L'adulte au contraire, lorsque
sa santé est compromise du fait des mauvais traitements
qui lui furent infligés enfant, a certainement un choix.
Les adultes peuvent se débarrasser de leurs attentes
aussi bien que de l'idéalisation et de l'attachement qu'ils
ont envers leurs parents, et qu'ils nomment amour. Dans
le cas contraire, ils restent dans la position d'un enfant
dépendant et le paient non seulement par des maladies mais
aussi très souvent par une sensibilité réduite à l'égard
de leurs propres enfants. S'il y parviennent, ils pourront
donner à leurs enfants l'amour authentique qu'ils ne pourront
jamais ressentir pour leurs propres parents.
Je sais
que ces pensées diffèrent de ce qui nous a été enseigné
au catéchisme et chez nos parents : honorer par dessus tout
le Quatrième Commandement. Mais c'est seulement en comprenant
cette causalité et en l'assumant en tant qu'adulte, que
nous pouvons bénéficier de cette connaissance. Nous avons
la faculté de décider si nous voulons rester cet éternel
enfant, parce que nous sommes incapables de nous libérer
nous-mêmes de nos parents abusifs, et en payer le prix par
la maladie, ou bien si nous osons grandir en adultes même
si nous devons offenser la morale traditionnelle.
L'écrivain
hongrois Imre Kertesz, prix Nobel de littérature, décrit
dans son fameux Être sans destin son arrivée au camp de
concentration d'Auschwitz. Il n'avait que quinze ans à l'époque
et décrit précisément comment il essaya d'interpréter tout
ce qui lui arrivait d'anormal et de cruel comme quelque
chose de bénéfique et de positif. Je pense que chaque
enfant abusé doit adopter une telle attitude pour survivre.
Il réinterprète ses perceptions et essaye même de voir de
la gentillesse là où un observateur objectif reconnaîtrait
un crime patent. L'enfant n'a pas de choix ; s'il n'a
pas de témoin lucide, s'il est entièrement livré à ses persécuteurs,
il est obligé de refouler la vérité de son expérience.
Plus tard, néanmoins, si ces personnes devenues adultes
ont la chance de trouver un témoin éclairé, elles ont bel
et bien le choix. Elles peuvent reconnaître leur vérité
et cesser de prendre en pitié, de chercher à comprendre
ou à aider leurs bourreaux. Elles peuvent condamner sans
ambiguïté ses actions. Cette prise de position entraîne
un grand soulagement. Alors, le corps n'est plus obligé
de rappeler à l'adulte l'histoire tragique de son enfance
par des symptômes menaçants. Dès que l'adulte est désireux
de connaître son entière vérité, le corps peut se sentir
compris, respecté et protégé.
Peut-être
ne pourrons-nous pas toujours nous donner tout ce dont nous
avons manqué en tant qu'enfant, mais comme adultes, nous
pouvons certainement nous donner le respect que nos parents
auraient dû nous offrir. Ainsi nous pourrons mieux nous
comprendre nous-mêmes. Avec le respect de soi-même commence
la réparation des conséquences des mauvais traitements.
Nous pouvons reconstruire la dignité qui nous a été volée
du fait que nous n'avons pas été traités comme des êtres
humains sensibles, mais utilisés comme des objets obéissants
et sans vie. En reconnaissant notre propre dignité et
en réalisant notre vérité individuelle, nous cessons d'idéaliser
nos parents comme il nous était nécessaire de le faire en
tant qu'enfants. Aujourd'hui, nous savons : même si nos
parents doivent changer, rien ne peut soigner le traumatisme
de la prime enfance à moins que NOUS changions. Cela n'a
pas de sens de vouloir changer nos parents. Eux seuls pourraient
changer leur attitude et leur comportement. Nos symptômes
représentent le langage non entendu de l'enfant. L'enfant
connaît l'entière vérité et aspire à notre respect. Si au
moins nous nous efforcions de ne plus abandonner notre enfant
intérieur, mais de lui donner le respect auquel il aspire
depuis si longtemps, notre corps n'aurait plus besoin de
symptômes à l'avenir. Notre enfant intérieur a besoin de
faire l'expérience de notre rébellion non équivoque, évitant
les si et les mais. C'est pourquoi nous avons besoin d'un
compagnon, un témoin éclairé, qui sache partager notre rébellion
contre nos parents, qui nous donne un soutien et ne doive
pas se cacher derrière la neutralité analytique par peur
d'une punition venant de ses propres parents.
En me
référant aux biographies de Franz Kafka et d'autres écrivains,
j'ai expliqué dans L'enfant sous terreur que, bien que leur
créativité les aidait à survivre, elle ne suffisait pas
à libérer complètement l'enfant emprisonné et à lui restituer
sa vitalité et la sécurité qu'il avait jadis perdues. La
présence d'un témoin éclairé est indispensable pour permettre
cette libération.
J'ai
pu observer ce mécanisme de dissociation de la conscience
et de manifestation de la vérité refoulée en littérature
dans le cas de nombreux écrivains. La pratique de l'art
permet à l'artiste de cacher la vérité, de sorte qu'il n'ait
pas à craindre le jugement moral de la société, parce que
dans le domaine artistique tout est permis. Mais souvent,
le prix du déni de l'écrivain est très élevé, comme le montrent
de nombreux exemples. Aujourd'hui, cela ne serait pas incontournable,
si seulement nous prenions les connaissances existantes
au sérieux.
Les
personnes qui ont été aimée sans condition dans leur enfance
n'ont pas à se forcer, une fois devenues adultes, pour donner
à leurs parents cette même affection qu'ils ont jadis reçue.
Par contre, les personnes qui ont été maltraitées et
trahies en tant qu'enfant développent une haine latente,
s'en prennent à leurs enfants et propagent l'opinion selon
laquelle les fessées sont nécessaires et sans danger. Ils
répandent ces opinions sans hésiter, bien que le contraire
ait été démontré depuis longtemps. Ils font cela parce
que le Quatrième Commandement leur impose de dénier les
dommages qui leur ont été fait, les dommages causés à leur
cerveau et à leur capacité innée à ressentir de la compassion.
Malheureusement, sans cette compassion, ils sont capables
de fesser leurs enfants sans pour autant ressentir leurs
souffrances, et ils acceptent leur propre mutilation sans
se plaindre, de sorte qu'ils puissent « honorer leurs parents
». Ils obéissent aux commandements de leurs parents du fait
d'un sentiment de respect qui découle surtout de leur attente
que leurs mères et pères deviennent enfin ces parents que
l'enfant attendait. En conséquence, la loyauté infantile
de l'adulte associée à un discours moraliste (« J'ai mérité
ces châtiments », « Tous les parents font parfois des erreurs
») conduit souvent à l'hypocrisie et à la violence envers
des personnes innocentes.
Qu'obtenons-nous
en obéissant au Quatrième Commandement ? Un commandement
est-il susceptible d'engendrer une compassion véritable
? Pouvons-nous dicter un sentiment d'amour à un être
humain dont le corps a enregistré la violence au lieu de
l'amour au cours des premières années, cruciales, de sa
vie ? Nous savons qu'une telle personne réprime ses sentiments
véritables au profit de la morale, ce qui souvent engendre
des affections comme le cancer ou les maladies cardio-vasculaires.
En effet, nous ne pouvons nous débarrasser, une fois
pour toutes, de cette haine réprimée que nous retournons
souvent contre nous-mêmes, bien que nous tentions de le
faire en faisant usage de la morale. C'est pourquoi il est
rare que quelqu'un ait le courage de dire clairement et
honnêtement : « Je n'ai jamais reçu d'amour de ma mère
et donc je ne ressens pas d'amour pour elle. En vérité,
elle est une étrangère pour moi. Elle est seule et aurait
peut-être besoin d'un fils aimant, mais je ne veux pas mentir
pour lui donner cette illusion. Je lui dois, ainsi qu'à
moi-même, la vérité que je ne peux ressentir un sentiment
d'amour véritable pour elle en tant qu'adulte, parce que
j'ai tellement souffert de son aveuglement en tant qu'enfant.
» Une personne osant dire cela ne mettra plus ses
enfants en danger et n'aura vraisemblablement plus à craindre
de maladies graves, parce qu'elle est en mesure de comprendre
les messages de son corps avant qu'il ne soit trop tard.
Comme
j'ai pu vérifier cela dans ma propre biographie de fille
puis de mère et dans la vie d'autres personnes, j'ai compris
pourquoi la thérapie primale ne pouvait pas m'aider. Dans
le cercle vicieux de la douleur déchirante répétée, j'ai
pu, en fait, parvenir à retrouver des fragments de l'histoire
de mon enfance, mais je n'ai pas été en mesure d'abandonner
la position de l'enfant sans défense, qui reste prisonnier
de son impuissance. La psychanalyse ne pouvait m'aider non
plus parce qu'elle prend le parti des parents et augmente
en conséquence les sentiments de culpabilité et de dépendance.
Ayant
lu de nombreuses biographies et plus encore des témoignages
enflammés sur les forums internet Notre enfance, je suis
parvenue à des conclusions que j'aimerais brièvement exposer:
1)
Les sentiments que l'enfant jadis abusé porte à ses parents,
et que nous appelons généralement de l'amour, n'est pas
un amour authentique. Il s'agit plutôt d'un attachement
émotionnel chargé d'attentes, d'illusions et de dénis qui
se paie d'un prix élevé pour toutes les personnes concernées.
2) En
premier lieu, nos propres enfants paient le prix de cet
attachement. Ils doivent grandir dans un esprit d'hypocrisie,
parce que nous sommes automatiquement tentés d'infliger
les mêmes « méthodes éducatives » à nos enfants. Mais souvent
nous payons également ce déni par des dommages causés à
notre santé, parce que notre « reconnaissance » est en contradiction
avec la connaissance qu'a notre corps.
3)
L'échec de nombreuses thérapies s'explique par le fait que
la majorité des thérapeutes sont piégés par la morale traditionnelle
et essayent de manipuler leurs clients de cette manière,
parce qu'ils n'ont jamais appris autre chose. Dès qu'une
cliente commence à revivre ses sentiments et parvient, par
exemple, à condamner les agissements incestueux de son père
sans ambiguïté, sa thérapeute se met à craindre la punition
de ses propres parents parce que sa cliente ose réaliser
et articuler sa propre vérité. Comment expliquer autrement
que le pardon soit offert en guise de remède ? De même
que les parents le firent pour leurs enfants, les thérapeutes
suggèrent souvent de pardonner dans le but de s'apaiser
eux-mêmes. Et comme cela résonne si familièrement, la cliente
mettra du temps à ne plus se laisser tromper par cette pédagogie.
Et lorsqu'elle aura finalement découvert en quoi consiste
les méthodes éducatives de sa thérapeute, elle pourra difficilement
la quitter, parce qu'entre temps un nouvel attachement toxique
se sera développé. Maintenant, la thérapeute est comme une
mère pour elle, puisqu'elle a facilité sa renaissance émotionnelle,
qu'elle lui a permis de ressentir à nouveau ses émotions.
En conséquence, elle continue d'attendre le salut de sa
thérapeute, au lieu de reconnaître les messages de son corps
qui lui offre son aide.
4) Mais
si un client, accompagné d'un témoin empathique, est en
mesure de trouver et de comprendre sa peur de ses parents
et éducateurs, il pourra graduellement dissoudre cet attachement
destructeur. Il n'aura pas à attendre longtemps avant que
son corps manifeste une réaction positive et que ses messages
ne deviennent de plus en plus intelligibles, parce que le
corps cessera de s'exprimer par le biais de symptômes mystérieux.
Le client sera alors en mesure de réaliser que ses thérapeutes
(le plus souvent involontairement) l'ont et se sont eux-mêmes
abusés, car le pardon inhibe presque entièrement la cicatrisation
des blessures psychiques. L'obsession qui vous pousse à
reproduire les dommages qui vous furent infligés ne s'arrête
pas avec le pardon.
© Alice
Miller, 2003 / traduction française M.A. Cotton
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