La proposition
de loi sur le traitement de la récidive est examinée
à partir de mercredi 12 octobre en deuxième
lecture par l'Assemblée nationale. Le débat
en cours ne doit pas faire oublier que la récidive
criminelle reste marginale.
Enquête
Si l’on s’en
tient aux statistiques, la lutte contre la récidive
criminelle est un succès. Chercheurs et acteurs de
terrain ne cessent de le rappeler : en matière
d’homicide ou de viol, la rechute est rarissime.
D’après une étude du ministère
de la justice, le taux de récidive cinq ans après
la sortie de prison est ainsi de 4,7% pour l’ensemble
des criminels. Elle est limitée à 1,8 % en matière
de viols et n’est vraiment significative que…
pour les vols à main armée (14,7%).
Mais peut-on se contenter d’un raisonnement statistique
quand il s’agit d’un meurtre ou d’un viol,
qui plus est de celui d’un enfant ? Pour les victimes
et leurs familles, une seule récidive est une récidive
de trop. Régulièrement, des cas de condamnés
qui tuent ou violent à nouveau à peine sortis
de prison suscitent l’indignation. Tout aussi régulièrement,
les pouvoirs publics, sollicités, répondent
à cette émotion par un surcroît de répression.
Quitte, en matière de délinquance sexuelle,
à avoir ainsi créé au fil du temps un
véritable «régime pénal d’exception»,
selon le magistrat chercheur Xavier Lameyre.
Ces infractions sont déjà réprimées
de plus en plus sévèrement. Les peines prononcées
en matière de crime sexuel ne cessent de s’allonger.
«La durée moyenne de réclusion criminelle
à laquelle les auteurs de viols aggravés sont
condamnés est aujourd’hui supérieure au
quantum moyen prononcé en matière d’homicide»,
précise Xavier Lameyre. Mais cette sanction, même
alourdie, ne suffit plus aux pouvoirs publics. Ces dernières
années, c’est l’arsenal de l’après-détention
qui s’est considérablement renforcé.
Dispositif
inédit de "peine après la peine"
Véritable révolution, la loi de juin 1998 a
ainsi instauré pour les délinquants sexuels
un dispositif inédit de «peine après la
peine». Les tribunaux peuvent dorénavant imposer
à un condamné jugé dangereux une peine
de «suivi sociojudiciaire» qui va s’ajouter
à ses années de prison. À sa sortie de
détention, le condamné devra se plier à
certaines obligations, que ce soit l’interdiction de
se rendre dans certains lieux, de pratiquer certains métiers
ou de se soigner.
L’application de cette loi, qui fait aujourd’hui
consensus, est progressive, ses dispositions n’étant
pas applicables à des faits commis avant son entrée
en vigueur. Le texte répondait par ailleurs à
une autre demande forte des associations de victimes : la
création d’un fichier national des empreintes
génétiques, réservé à l’origine
aux délinquants sexuels mais qui s’est élargi
au fil du temps à la plupart des auteurs de crimes.
En mars 2004, nouvelle étape : la loi crée un
fichier des délinquants sexuels, opérationnel
depuis le 1er juillet dernier. Tous les auteurs d’infractions
sexuelles – en dehors des exhibitionnistes – devront
y figurer. Surtout, de nouvelles obligations sont imposées
aux condamnés qui ont purgé leur peine. Pour
une durée qui peut même être perpétuelle,
ces derniers doivent signaler tout changement d’adresse
et «pointer» tous les ans auprès des autorités,
une obligation portée à tous les six mois pour
les auteurs des faits les plus graves.
Certains récidivistes restent inaccessibles aux soins
Ces mesures n’ont pas suffi à éradiquer
la récidive criminelle. Des condamnés sortent
encore de prison sans aucun suivi, la loi de 1998 ne leur
étant pas applicable. Par ailleurs, les psychiatres
spécialisés reconnaissent que certains d’entre
eux – même s’ils ne sont qu’une infime
minorité – restent inaccessibles aux soins. Aller
encore plus loin dans l’arsenal répressif paraît
cependant difficile, sauf à se heurter aux principes
constitutionnels français ou à la Convention
européenne des droits de l’homme.
Les déboires
du ministre de la justice Pascal Clément à propos
du bracelet électronique mobile en sont l’illustration.
Le ministre souhaitait instaurer un suivi par satellite des
criminels les plus dangereux à leur sortie de prison
pendant une très longue période, la mesure devant
être d’application immédiate.
Or, pour des questions de sécurité juridique,
les lois pénales plus répressives ne peuvent
pas s’appliquer rétroactivement. Les personnes
actuellement incarcérées ne pouvaient donc se
voir imposer une telle contrainte à leur sortie de
détention. Pour avoir négligé volontairement
ce principe fondamental du droit pénal, le garde des
sceaux s’est vu rappelé à l’ordre
par le président du Conseil constitutionnel et a dû
opérer un net revirement.
"Centres
fermés de protection sociale"
Le dispositif de la chancellerie, remanié la semaine
dernière, est dorénavant d’ampleur beaucoup
plus modeste. Il propose de placer sous surveillance mobile
certains détenus considérés comme étant
encore dangereux, mais uniquement pendant le temps qui correspond
à leurs réductions de peine. Exemple : une personne
condamnée à 20 ans de prison peut sortir au
bout de 17 ans par le jeu des réductions de peine.
Un bracelet pourra alors lui être imposé pendant
les trois années restantes. Si le risque d’inconstitutionnalité
n’est pas totalement écarté, cette nouvelle
mesure de surveillance a l’avantage juridique de rester
«dans les clous» de la condamnation initiale.
Pour certains, la protection de la société justifie
des mesures encore plus radicales. Dans un rapport rendu public
en juillet 2005, la commission santé-justice présidée
par l’ancien procureur général près
la Cour de cassation, Jean-François Burgelin, a proposé
de créer des «centres fermés de protection
sociale», «ni prisons, ni hôpitaux»,
destinés à accueillir les criminels les plus
dangereux pour une durée indéterminée,
une fois leur peine purgée.
«Cette proposition nous ferait à l’évidence
condamner pour traitement inhumain et dégradant par
la Cour européenne des droits de l’homme, prévient
un magistrat. La création de tels processus d’exclusion
définitive n’est pas compatible avec notre société
démocratique.» Sauf à renier ses valeurs,
la société française doit donc accepter
la permanence d’un risque face à la récidive.
«Le fantasme sécuritaire à 100 % est de
toute façon une aberration totale», affirme le
psychiatre André Ciavaldini.
300 juges d’application des peines pour le suivi de
60 000 détenus
Pour les acteurs de terrain, la surenchère sécuritaire
a surtout l’avantage de masquer les problèmes
récurrents de moyens. Même si de notables efforts
budgétaires ont été faits ces dernières
années, le retard accumulé n’est pas encore
rattrapé. Miséreuse, la justice n’a à
offrir que 2 000 travailleurs sociaux et 300 juges d’application
des peines pour le suivi de 60 000 détenus et de plus
de 120 000 personnes à l’extérieur. Pas
un rapport sur la récidive – y compris celui
de Pascal Clément, alors président de la commission
des lois à l’Assemblée nationale –
ne se conclut sans un appel à une augmentation significative
de ces effectifs.
Prudente malgré
tout sur la création de centres de relégation,
la commission santé-justice se montre en revanche très
affirmative sur la nécessité d’augmenter
le nombre de juges d’application des peines et de conseillers
d’insertion. Cette exigence repose sur un constat :
l’encadrement humain, que ce soit avant ou après
la sortie de prison, a fait la preuve de son efficacité.
«Ce qui peut faire changer en profondeur ces criminels
qui, un jour, ont nié‘‘ l’Autre ’’,
c’est justement la rencontre avec autrui, la création
d’un lien avec une personne, qui peut être un
juge, un conseiller d’insertion ou un médecin,
analyse Xavier Lameyre. Des murs seuls, des bracelets seuls,
des médicaments seuls, ne garantiront jamais la société
contre le risque de récidive.»
Emmanuelle REJU
La proposition
de loi
Le calendrier
Conçue notamment par l’actuel garde des sceaux
Pascal Clément, alors député, la proposition
de loi sur le traitement de la récidive des infractions
pénales a été adoptée en première
lecture par l’Assemblée nationale le 16 décembre
2004. Le texte a été remanié par le Sénat
le 9 février 2005 et a été modifié
le 6 juillet dernier en commission des lois.
Le bracelet électronique mobile
Initialement, la proposition de loi de Pascal Clément
prévoyait d’imposer le port d’un bracelet
électronique mobile à des condamnés ayant
purgé leur peine à leur sortie de prison, au
titre d’une mesure de sûreté. Soucieux
de respecter les principes constitutionnels, le Sénat
avait limité l’utilisation de cette surveillance
électronique dans le cadre d’un suivi sociojudiciaire
ou d’une libération conditionnelle.
Pascal Clément,
devenu ministre de la justice, vient d’ajouter, via
un amendement, la possibilité de placer sous surveillance
électronique les condamnés présumés
dangereux qui ont purgé leur peine pendant le temps
qui correspond aux réductions de peine dont ils ont
bénéficié. Cette «surveillance
judiciaire» ne pourra donc pas dépasser la durée
de la peine d’emprisonnement initialement prononcée.
Les autres
dispositions
– limitation de la possibilité de prononcer des
sursis avec mise à l’épreuve pour les
récidivistes
–
– limitation des réductions de peine applicables
aux récidivistes ;
– extension
du fichier des délinquants sexuels aux criminels dangereux
;
– allongement
du temps incompressible en détention pour les condamnés
à la perpétuité (18 ans au lieu de 15
ans ; 18 à 22 ans pour les récidivistes) ;
– expertise
obligatoire tous les six mois pour les détenus ayant
bénéficié d’une suspension de peine
pour raison de santé.
Les suivis
socio-judiciaires
Ces «peines après la peine» sont prononcées
par les tribunaux correctionnels ou les cours d’assises
sur avis d’un expert psychiatre. Les juridictions en
ont prononcé 265 en 2000 et 795 en 2003, soit une augmentation
de 200 %. Au 1er janvier 2005, 426 suivis socio-judiciaires
étaient en cours. L’application de la loi souffre
notamment d’un manque de psychiatres et en particulier
de praticiens ayant une compétence spécifique
en matière de délinquance sexuelle. «La
jeune génération de psychologues et de psychiatres
est plus réceptive à ces pratiques», se
réjouit néanmoins le psychiatre Roland Coutanceau.
Ex La Croix.com,
11.10.2005
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