Dernière mise à jour : 10/02/2004

 

Le viol: anatomie d’un crime

 

Données d’un crime qui, pour des raisons avant tout culturelles, est resté longtemps occulté et impuni.

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«Un grand pas en avant a été franchi avec la promulgation de la loi sur l’aide aux victimes d’infractions et la création des centres LAVI», estime Raphaëlle Lasserre, collaboratrice scientifique à l’Institut de criminologie et de droit pénal de Lausanne. Depuis 1993, chaque victime peut s’adresser à un centre LAVI, qui la conseillera et lui apportera un soutien psychologique. Si elle le souhaite, un délégué du centre l’accompagnera tout au long des diverses démarches judiciaires, qui constituent, quoi qu’il en soit, une épreuve pour des femmes fortement traumatisées. Il faut parfois confesser des détails choquants qui ravivent la blessure. Côté forces de l’ordre, de nouvelles générations de policiers ont été spécialement formées à l’accueil des victimes de violences sexuelles. Des agents femmes sont à même de recueillir une déposition sans qu’il soit nécessaire, comme par le passé, d’attendre l’arrivée de l’inspectrice de garde qu’on réveille au milieu de la nuit. Des locaux ont été aménagés pour créer une atmosphère plus intime, éviter un entretien frontal entre victime et enquêteur. «Le bouche à oreille fonctionne, note Rosangela Gramoni. On sait aujourd’hui que si on se rend à la police pour une affaire de viol, on sera bien reçu.» Les femmes ont par ailleurs le droit d’être entendues par une inspectrice, et elles ont droit également à ce que l’un des juges du tribunal qui se prononcera sur les faits soit également une femme.

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"Le viol est la plus forte humiliation infligée à une femme pour assouvir la soif de pouvoir et de domination masculine."

«C’est par la pénétration et, plus humiliant, par la sodomie que le violeur entend marquer son épouse et se l’approprier. On est alors dans une relation de sujet à objet et non pas entre sujets.»

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Contrairement à ce qu’imaginent la plupart des gens, les violeurs ne sont pas des frustrés qui finissent par péter les plombs et se jettent alors sur la première femme venue pour assouvir un désir trop longtemps refoulé. «Les violeurs sont des pervers, insiste Gisèle Albrecht, psychologue-psychothérapeute FSP à Lausanne. Le pervers a toujours conscience de détruire et c’est dans cette destruction qu’il trouve un plaisir qui n’a strictement rien à voir avec le plaisir sexuel.» «La femme est vue comme une proie, renchérit Pierre Jaquier. Le viol n’est donc ni une affaire de sexe ni une affaire de plaisir, c’est une affaire de domination et de pouvoir.»

Le plaisir de détruire

Le viol au coin du bois est si rare qu’il relève avant tout de la peur fantasmatique, de même que le viol par un sadique qui tue sa victime. Les quelques affaires qui font la une des médias en Europe et aux Etats-Unis sont le produit de pathologies très lourdes mais exceptionnelles. En huit années d’exercice au Centre LAVI du canton de Vaud, Pierre Jaquier n’a jamais eu à connaître d’affaires de ce genre.

Note de FREDI:

Nous ne qualifierions pas d'exceptionnels les nombreux cas d'assassinat d'enfants en Allemagne et en Belgique, notamment, mais aussi en Suisse (Affaire Ferrari, Peiry, notamment) où un individu, atteint de pathologie ou de pulsions non maîtrisables, enlève un mineur d'âge le viole atrocement, l'assassine puis le brûle ou lui fait subir d'autres traîtements pour faire disparaître le corps.Il y en a qui ont la mémoire courte ou qui ne lisent pas la presse internationale...

Autrement plus inquiétante est l’arrivée de drogues telles que le GHB, surnommé drogue du viol. Il s’agit d’un anesthésiant utilisé pour soigner les insomnies graves qui se présente sous forme de poudre blanche à diluer dans une boisson. Sa consommation suscite des effets proches de l’ivresse alcoolique. Si la dose absorbée est trop forte, le GHB conduit à la perte de conscience. Le violeur opère en général dans les boîtes de nuit, il verse le produit dans le verre de sa victime, qui ne tarde pas à s’endormir. Prétextant qu’elle a trop bu, il se propose de la raccompagner et abuse d’elle en chemin. Le Centre LAVI du canton de Vaud a connaissance de cinq ou six affaires de ce genre chaque année. Elles frappent des jeunes femmes de toutes classes sociales. «Ce type de viol est beaucoup plus grave pour la victime, car une partie de son passé lui échappe, commente Pierre Jaquier. Il y a vol d’un moment de sa vie, toutes sortes d’interprétations sont possibles, et l’enquête pénale ne dira pas forcément ce qui s’est réellement passé.» D’autant plus que la substance s’élimine rapidement et que les examens toxicologiques doivent donc être entrepris très rapidement pour prouver qu’il y a eu intoxication. Dans les cas signalés à la LAVI, les preuves n’ont pas pu être réunies.

Quant aux viols en bande, les fameuses «tournantes», il semblerait qu’il s’agisse d’un phénomène de meute dans lequel se mêlent plusieurs facteurs comme la manipulation par un ou des leaders du groupe. Les professionnels du social font état d’un vide culturel vertigineux dans lequel une pornographie de plus en plus crapuleuse exploite le fantasme du viol et le banalise. Ils stigmatisent également la destruction du milieu familial, la consommation de drogues diverses, etc.

«Le pervers a toujours conscience de détruire et c'est dans cette destruction qu'il trouve un plaisir.»
Rosangela Gramoni, quant à elle, pointe la sexualisation exacerbée de notre environnement, qui, sous prétexte de frivolité branchée et désinvolte, marque en réalité une profonde régression par rapport aux combats pour l’égalité menés dans les années septante. Pierre Jaquier estime qu’une société de consommation individualiste et utilitariste où le sexe est une marchandise comme une autre détruit la vision empathique et romantique des relations sexuelles. On écoute son propre désir et on ignore ou on nie, purement et simplement, le désir de l’autre.

Les conséquences d’un viol sont variables selon le contexte dans lequel se sont déroulés les faits, selon la structure psychologique de la victime et les réactions de ses proches. «Dans un viol, il y a irruption de quelqu’un dans le psychisme d’une femme, explique Gisèle Albrecht. C’est une déchirure qui reste béante par la suite et qui affecte la confiance en soi, la vie affective et la vie sexuelle.» Après ce traumatisme, certaines femmes n’osent plus sortir seules. Des flash-back les assaillent à l’improviste, des insomnies les harcèlent. Souvent leur entourage est également traumatisé et sa réaction peut amplifier les souffrances des victimes. Le mari, les parents, les proches sont dépassés par l’événement, ils l’évacuent en disant: «C’est grave, OK, mais tu es vivante, maintenant on passe à autre chose.» Se sentant incomprises, les femmes violées enfouissent ce qui leur est arrivé de plus en plus profond, mais elles ont beau refouler, le traumatisme ressurgit au travers d’angoisses, d’inhibitions, de somatisations, de dépressions. «Il est vrai que les proches sont dans une situation difficile, constate Gisèle Albrecht. Il arrive qu’ils chargent la victime de leurs propres émotions, et celle-ci doit non seulement supporter le viol mais encore les réconforter.»

Souvent un long mûrissement est nécessaire avant que la victime parvienne à communiquer ce qui s’est passé. Gisèle Albrecht évoque le cas d’une jeune patiente violée à plusieurs reprises par une connaissance et qui n’a pu porter plainte que de nombreuses années plus tard. Quoi qu’il en soit, il est préférable d’engager un traitement. «Une psychothérapie libère les énergies vitales monopolisées par la gestion du traumatisme, ce qui permet de reprendre le cours de sa vie.Il n’y a rien de pire que de revivre quotidiennement le viol, conclut Gisèle Albrecht. Les victimes qui n’entreprennent pas un traitement sont dans une dynamique de survie. Elles restent sur le qui-vive, redoutant constamment que quelque chose d’effroyable ne leur arrive.» Dans le meilleur des cas, on n’efface jamais un viol, on parvient seulement à lui faire une place la moins dérangeante possible dans sa vie.

* Données recueillies par l’Institut de criminologie et de droit pénal de Lausanne et Viol-Secours Genève.

Le violeur «Un prédateur pervers et dominateur au flair aiguisé»
Les violeurs sont plutôt jeunes, 70 à 80% d’entre eux auraient moins de 30 ans. Les viols en bande qui défraient la chronique seraient le fait d’hommes encore plus jeunes, puisque 65% des condamnés ont moins de 21 ans. Ces derniers ont généralement une mauvaise image d’eux-mêmes à la suite d’une enfance passablement tourmentée. Le fait d’exercer son pouvoir sur une femme panse de vieilles blessures narcissiques.

«Neuf fois sur dix, l'agresseur est proche de sa victime, il peut être un voisin, une connaissance, un parent.»
On sait également que l’agresseur est généralement proche de sa victime. Il peut être un voisin, un ami, un parent. Selon les spécialistes, 90% des victimes ont été agressées par une connaissance et souvent par un proche. Comme le précisent les policiers qui animent des cours d’autodéfense: «L’endroit le plus dangereux de la ville est sans aucun doute la table familiale!» Alors que les viols en bande restent encore très largement inexplorés, tous les interlocuteurs consultés s’interrogent sur le rôle que joue une pornographie de plus en plus violente dans l’éducation sexuelle des adolescents. «Lorsque nous sommes invités dans des classes pour des interventions, les garçons de 16-17 ans nous disent, sans faire de provocation: «Les cours d’éducation sexuelle de l’école sont ennuyeux. On préfère s’instruire avec des cassettes pornos», lance, effarée, Rosangela Gramoni, permanente de Viol-Secours à Genève. Je ne peux pas croire que les relations hommes-femmes sortent indemnes de ce type de situation...»

La victime, une proie naïve et sans défense.»
A priori, la victime peut être Mme Tout-le-monde, mais on observe tout de même que certaines femmes sont plus exposées que d’autres en raison à la fois de leur personnalité et de celle des violeurs. Un nombre significatif de victimes qui s’adressent à un centre LAVI sont des femmes chez qui les mécanismes de protection et de défense ont été précocement mis à mal. Celles qui ont subi des abus sexuels durant l’enfance ou des humiliations, celles qui ont souffert de maltraitance, de carences affectives se mettent en danger parce que leur système de défense ne fonctionne plus correctement. «Au moment où quelqu’un, dans un bar ou dans un endroit public, adresse des compliments à l’une de ces femmes et lui fait la cour, elle aura tendance à le croire sans aucun recul, au lieu de penser, voire de dire, comme une femme en pleine possession de ses moyens: «Toi, mon coco, je vois bien où tu veux en venir!» explique Pierre Jaquier, responsable du Centre LAVI pour le canton de Vaud. Une femme dont l’image a été profondément altérée a besoin de s’affirmer, de croire qu’elle séduit, et le piège se referme d’autant mieux que, comme tous les prédateurs, les violeurs ont un flair particulièrement aiguisé pour deviner la vulnérabilité des proies qui passent à leur portée. Ils savent manier la flatterie et se dépensent sans compter pour inspirer confiance. Ce constat est également valable dans le cas de violences domestiques. Lorsque la femme a subi des violences durant l’enfance, elle est souvent séduite à l’âge adulte par des hommes violents

«Les personnes qui ont subi des abus sexuels durant l'enfance, qui ont souffert de maltraitance, de carences affectives, d'humiliations sont des proies plus vulnérables.»
Au lieu de fuir un agresseur potentiel, elle l’accepte parce que la violence a toujours fait partie de son univers. Inconsciemment, elle est persuadée que c’est une fatalité qu’elle ne peut éviter. Souvent d’ailleurs, l’homme se repent après une agression, il pleure, il s’excuse, et la femme se trouve dans une situation où elle peut l’aider, l’aimer davantage. Elle dispose alors d’un pouvoir qu’elle n’a jamais eu. Se met en place un engrenage dont elle ne parvient à sortir qu’en dernière extrémité.

Bernard Matthieu

Dans magazines/femina