Données
d’un crime qui, pour des raisons avant tout culturelles,
est resté longtemps occulté et impuni.
(...)
«Un
grand pas en avant a été franchi avec la promulgation de
la loi sur l’aide aux victimes d’infractions et la création
des centres LAVI», estime Raphaëlle Lasserre, collaboratrice
scientifique à l’Institut de criminologie et de droit pénal
de Lausanne. Depuis 1993, chaque victime peut s’adresser
à un centre LAVI, qui la conseillera et lui apportera un
soutien psychologique. Si elle le souhaite, un délégué du
centre l’accompagnera tout au long des diverses démarches
judiciaires, qui constituent, quoi qu’il en soit, une épreuve
pour des femmes fortement traumatisées. Il faut parfois
confesser des détails choquants qui ravivent la blessure.
Côté forces de l’ordre, de nouvelles générations de policiers
ont été spécialement formées à l’accueil des victimes de
violences sexuelles. Des agents femmes sont à même de recueillir
une déposition sans qu’il soit nécessaire, comme par le
passé, d’attendre l’arrivée de l’inspectrice de garde qu’on
réveille au milieu de la nuit. Des locaux ont été aménagés
pour créer une atmosphère plus intime, éviter un entretien
frontal entre victime et enquêteur. «Le bouche à oreille
fonctionne, note Rosangela Gramoni. On sait aujourd’hui
que si on se rend à la police pour une affaire de viol,
on sera bien reçu.» Les femmes ont par ailleurs le droit
d’être entendues par une inspectrice, et elles ont droit
également à ce que l’un des juges du tribunal qui se prononcera
sur les faits soit également une femme.
(...)
"Le
viol est la plus forte humiliation infligée à une femme
pour assouvir la soif de pouvoir et de domination masculine."
«C’est
par la pénétration et, plus humiliant, par la sodomie que
le violeur entend marquer son épouse et se l’approprier.
On est alors dans une relation de sujet à objet et non pas
entre sujets.»
(...)
Contrairement
à ce qu’imaginent la plupart des gens, les violeurs ne
sont pas des frustrés qui finissent par péter les plombs
et se jettent alors sur la première femme venue pour assouvir
un désir trop longtemps refoulé. «Les violeurs sont des
pervers, insiste Gisèle Albrecht, psychologue-psychothérapeute
FSP à Lausanne. Le pervers a toujours conscience de détruire
et c’est dans cette destruction qu’il trouve un plaisir
qui n’a strictement rien à voir avec le plaisir sexuel.»
«La femme est vue comme une proie, renchérit Pierre Jaquier.
Le viol n’est donc ni une affaire de sexe ni une affaire
de plaisir, c’est une affaire de domination et de pouvoir.»
Le
plaisir de détruire
Le
viol au coin du bois est si rare qu’il relève avant tout
de la peur fantasmatique, de même que le viol par un sadique
qui tue sa victime. Les quelques affaires qui font la une
des médias en Europe et aux Etats-Unis sont le produit de
pathologies très lourdes mais exceptionnelles. En huit années
d’exercice au Centre LAVI du canton de Vaud, Pierre Jaquier
n’a jamais eu à connaître d’affaires de ce genre.
Note
de FREDI:
Nous
ne qualifierions pas d'exceptionnels les nombreux cas d'assassinat
d'enfants en Allemagne et en Belgique, notamment, mais aussi
en Suisse (Affaire Ferrari, Peiry, notamment) où
un individu, atteint de pathologie ou de pulsions non maîtrisables,
enlève un mineur d'âge le viole atrocement,
l'assassine puis le brûle ou lui fait subir d'autres
traîtements pour faire disparaître le corps.Il
y en a qui ont la mémoire courte ou qui ne lisent
pas la presse internationale...
Autrement
plus inquiétante est l’arrivée de drogues telles que
le GHB, surnommé drogue du viol. Il s’agit d’un anesthésiant
utilisé pour soigner les insomnies graves qui se présente
sous forme de poudre blanche à diluer dans une boisson.
Sa consommation suscite des effets proches de l’ivresse
alcoolique. Si la dose absorbée est trop forte, le GHB conduit
à la perte de conscience. Le violeur opère en général dans
les boîtes de nuit, il verse le produit dans le verre de
sa victime, qui ne tarde pas à s’endormir. Prétextant qu’elle
a trop bu, il se propose de la raccompagner et abuse d’elle
en chemin. Le Centre LAVI du canton de Vaud a connaissance
de cinq ou six affaires de ce genre chaque année. Elles
frappent des jeunes femmes de toutes classes sociales. «Ce
type de viol est beaucoup plus grave pour la victime, car
une partie de son passé lui échappe, commente Pierre Jaquier.
Il y a vol d’un moment de sa vie, toutes sortes d’interprétations
sont possibles, et l’enquête pénale ne dira pas forcément
ce qui s’est réellement passé.» D’autant plus que la substance
s’élimine rapidement et que les examens toxicologiques doivent
donc être entrepris très rapidement pour prouver qu’il y
a eu intoxication. Dans les cas signalés à la LAVI, les
preuves n’ont pas pu être réunies.
Quant
aux viols en bande, les fameuses «tournantes», il
semblerait qu’il s’agisse d’un phénomène de meute dans lequel
se mêlent plusieurs facteurs comme la manipulation par un
ou des leaders du groupe. Les
professionnels du social font état d’un vide culturel vertigineux
dans lequel une pornographie de plus en plus crapuleuse
exploite le fantasme du viol et le banalise. Ils stigmatisent
également la destruction du milieu familial, la consommation
de drogues diverses, etc.
«Le
pervers a toujours conscience de détruire et c'est dans
cette destruction qu'il trouve un plaisir.»
Rosangela Gramoni, quant à elle, pointe la sexualisation
exacerbée de notre environnement, qui, sous prétexte de
frivolité branchée et désinvolte, marque en réalité une
profonde régression par rapport aux combats pour l’égalité
menés dans les années septante. Pierre Jaquier estime qu’une
société de consommation individualiste et utilitariste où
le sexe est une marchandise comme une autre détruit la vision
empathique et romantique des relations sexuelles. On écoute
son propre désir et on ignore ou on nie, purement et simplement,
le désir de l’autre.
Les
conséquences d’un viol sont variables selon le contexte
dans lequel se sont déroulés les faits, selon la structure
psychologique de la victime et les réactions de ses proches.
«Dans un viol, il y a irruption de quelqu’un dans le psychisme
d’une femme, explique Gisèle Albrecht. C’est une déchirure
qui reste béante par la suite et qui affecte la confiance
en soi, la vie affective et la vie sexuelle.» Après ce traumatisme,
certaines femmes n’osent plus sortir seules. Des flash-back
les assaillent à l’improviste, des insomnies les harcèlent.
Souvent leur entourage est également traumatisé et sa réaction
peut amplifier les souffrances des victimes. Le mari, les
parents, les proches sont dépassés par l’événement, ils
l’évacuent en disant: «C’est grave, OK, mais tu es vivante,
maintenant on passe à autre chose.» Se sentant incomprises,
les femmes violées enfouissent ce qui leur est arrivé de
plus en plus profond, mais elles ont beau refouler, le traumatisme
ressurgit au travers d’angoisses, d’inhibitions, de somatisations,
de dépressions. «Il est vrai que les proches sont dans une
situation difficile, constate Gisèle Albrecht. Il arrive
qu’ils chargent la victime de leurs propres émotions, et
celle-ci doit non seulement supporter le viol mais encore
les réconforter.»
Souvent
un long mûrissement est nécessaire avant que la victime
parvienne à communiquer ce qui s’est passé. Gisèle Albrecht
évoque le cas d’une jeune patiente violée à plusieurs reprises
par une connaissance et qui n’a pu porter plainte que de
nombreuses années plus tard. Quoi qu’il en soit, il est
préférable d’engager un traitement. «Une psychothérapie
libère les énergies vitales monopolisées par la gestion
du traumatisme, ce qui permet de reprendre le cours de sa
vie.Il n’y a rien de pire que de revivre quotidiennement
le viol, conclut Gisèle Albrecht. Les victimes qui n’entreprennent
pas un traitement sont dans une dynamique de survie. Elles
restent sur le qui-vive, redoutant constamment que quelque
chose d’effroyable ne leur arrive.» Dans le meilleur
des cas, on n’efface jamais un viol, on parvient seulement
à lui faire une place la moins dérangeante possible dans
sa vie.
*
Données recueillies par l’Institut de criminologie et de
droit pénal de Lausanne et Viol-Secours Genève.
Le
violeur «Un prédateur pervers et dominateur au flair
aiguisé»
Les violeurs sont plutôt jeunes, 70 à 80% d’entre eux
auraient moins de 30 ans. Les viols en bande qui défraient
la chronique seraient le fait d’hommes encore plus jeunes,
puisque 65% des condamnés ont moins de 21 ans. Ces derniers
ont généralement une mauvaise image d’eux-mêmes à la suite
d’une enfance passablement tourmentée. Le fait d’exercer
son pouvoir sur une femme panse de vieilles blessures narcissiques.
«Neuf
fois sur dix, l'agresseur est proche de sa victime, il peut
être un voisin, une connaissance, un parent.»
On sait également que l’agresseur est généralement proche
de sa victime. Il peut être un voisin, un ami, un parent.
Selon les spécialistes, 90% des victimes ont été agressées
par une connaissance et souvent par un proche. Comme le
précisent les policiers qui animent des cours d’autodéfense:
«L’endroit le plus dangereux de la ville est sans aucun
doute la table familiale!» Alors que les viols en bande
restent encore très largement inexplorés, tous
les interlocuteurs consultés s’interrogent sur le rôle que
joue une pornographie de plus en plus violente dans l’éducation
sexuelle des adolescents. «Lorsque nous sommes invités dans
des classes pour des interventions, les garçons de 16-17
ans nous disent, sans faire de provocation: «Les cours d’éducation
sexuelle de l’école sont ennuyeux. On préfère s’instruire
avec des cassettes pornos», lance, effarée, Rosangela Gramoni,
permanente de Viol-Secours à Genève. Je ne peux pas croire
que les relations hommes-femmes sortent indemnes de ce type
de situation...»
La
victime, une proie naïve et sans défense.»
A priori, la victime peut être Mme Tout-le-monde, mais on
observe tout de même que certaines femmes sont plus exposées
que d’autres en raison à la fois de leur personnalité et
de celle des violeurs. Un nombre significatif de victimes
qui s’adressent à un centre LAVI sont des femmes chez
qui les mécanismes de protection et de défense ont été précocement
mis à mal. Celles qui ont subi des abus sexuels durant l’enfance
ou des humiliations, celles qui ont souffert de maltraitance,
de carences affectives se mettent en danger parce que leur
système de défense ne fonctionne plus correctement.
«Au moment où quelqu’un, dans un bar ou dans un endroit
public, adresse des compliments à l’une de ces femmes et
lui fait la cour, elle aura tendance à le croire sans aucun
recul, au lieu de penser, voire de dire, comme une femme
en pleine possession de ses moyens: «Toi, mon coco, je vois
bien où tu veux en venir!» explique Pierre Jaquier, responsable
du Centre LAVI pour le canton de Vaud. Une femme dont l’image
a été profondément altérée a besoin de s’affirmer, de croire
qu’elle séduit, et le piège se referme d’autant mieux que,
comme tous les prédateurs, les violeurs ont un flair
particulièrement aiguisé pour deviner la vulnérabilité des
proies qui passent à leur portée. Ils savent manier la flatterie
et se dépensent sans compter pour inspirer confiance.
Ce constat est également valable dans le cas de violences
domestiques. Lorsque la femme a subi des violences durant
l’enfance, elle est souvent séduite à l’âge adulte par des
hommes violents
«Les
personnes qui ont subi des abus sexuels durant l'enfance,
qui ont souffert de maltraitance, de carences affectives,
d'humiliations sont des proies plus vulnérables.»
Au lieu de fuir un agresseur potentiel, elle l’accepte
parce que la violence a toujours fait partie de son univers.
Inconsciemment, elle est persuadée que c’est une fatalité
qu’elle ne peut éviter. Souvent d’ailleurs, l’homme se repent
après une agression, il pleure, il s’excuse, et la femme
se trouve dans une situation où elle peut l’aider, l’aimer
davantage. Elle dispose alors d’un pouvoir qu’elle n’a jamais
eu. Se met en place un engrenage dont elle ne parvient à
sortir qu’en dernière extrémité.
Bernard
Matthieu
Dans magazines/femina