Tous les éléments convergent : l'Audi pour
laquelle Michel Nihoul prétendait téléphoner
continuellement à Dutroux n'était pas en panne.
Une enquête journalistique qui rend de plus en plus
fragiles l'alibi de Nihoul et l'instruction du juge Langlois.
Douglas de Coninck, De Morgen - 03.04.04 (Traduction : Pour
la vérité)
Comme souvent, les questions les plus bêtes sont aussi
les plus éclairantes. Georges Henri Beauthier les a
posées à Michel Demoulin lors de l'audience
il y a quinze jours :"Quelle était la panne à
l'Audi 80 de Nihoul ? A-t-on jamais procédé
à un examen technique du véhicule ?" L'Audi
bleue pourrait jouer un rôle déterminant lors
du procès. D'après Nihoul, soutenu sans réserve
par le juge d'instruction Langlois, les nombreux coups de
téléphone dans la période autour de l'enlèvement
de Laetitia avaient tous pour objet la réparation de
l'Audi. Michel Lelièvre et Marc Dutroux devaient s'en
occuper, mais ils n'ont pas tenu parole. D'où la réponse
de Demoulin à la question de Beauthier : "Je devrais
faire des recherches à ce sujet". Deux jours plus
tard, il avait la réponse : "Le véhicule
n'a pas été expertisé." L'Audi 80
a été saisie à Fleurus le 14 août
1996, pendant la période où on recherchait désespérément
Laetitia.
La voiture est restée sous scellés pendant
des années. Ses dernières traces dans le dossier
mènent à la firme SD Dépannages à
Monceau-sur-Sambre. D'après les photos que les enquêteurs
en ont pris le 30 septembre 2001 sur le parking de l'entreprise,
elle était recouverte d'une épaisse couche de
poussière. Une chose est sûre : quand ils ont
tenté de faire démarrer le véhicule,
ça n'a pas marché. Ce qui arrive souvent avec
une voiture immobilisée depuis cinq ans
L'Audi roulait.
Le mercredi 31 juillet 1996, Michel Lelièvre, accompagné
d'un certain Damiano Randazzo, se présente chez Nihoul,
avenue Henri Jaspar à St-Gilles. Si Lelièvre
n'y connaît pas grand-chose en voitures, Randazzo, en
revanche, s'y connaît. L'italien est "invalide"
et vit d'allocations, mais, d'après ses propres dires,
il travaille tous les jours de 9h à 19 h dans le garage
de son beau-frère à Fleurus. C'est là
que la voiture doit être amenée. Selon les déclarations
de Randazzo, la panne est tellement grave qu'on ne peut procéder
à la réparation sur place et il faut l'emmener
au garage pour la réparer. "J'ai constaté
que le dessous du carburateur était endommagé
et qu'il ne tenait plus, j'entendais aussi le bruit d'un cardan
cassé", expliquera-t-il lors d'une audition. Si
c'est vrai, n'importe quel garagiste vous dira que ce véhicule
ne pouvait plus aller loin. En tous cas pas jusqu'à
Fleurus.
Mais il n'est pas certain que les choses se soient passées
de cette manière. Il s'agit de simples déductions
– comme souvent dans le dossier Dutroux.
Lors de ses premières déclarations, Lelièvre
affirme qu'il ne s'est pas rendu à Bruxelles le 31
juillet avec Randazzo, mais avec un certain Eric Franc. C'est
également ce qui est mentionné dans le PV 100.174
de Michel Demoulin, dans lequel il explique toute la saga
de l'Audi. Il est aussi mentionné :"Reste à
interroger : Eric Franc".
Le nom de Franc apparaît de temps à autre dans
le dossier Dutroux, comme complice dans une fraude à
l'assurance organisée en 1996 par Diakostavrianos,
un ami de Randazzo et de Dutroux. D'après ce que l'on
comprend du dossier, en été 1996, le trio s'adonne
à Charleroi à un trafic de voitures, de pièces
détachées, de fausses plaques d'immatriculation
etc. Un dossier est ouvert par le parquet local. Depuis 1996,
Eric Franc n'a jamais été interrogé.
Il est signalé depuis 2001 auprès de services
de police comme disparu. Aucune adresse, aucune trace du bonhomme
n'est retrouvée. Ce n'est pas grave, déclare
Randazzo, c'est moi qui accompagnais Lelièvre le 31
juillet. "J'avais rendez-vous avec Franc à Fleurus
plus tard dans la journée." Ce qui signifierait
donc que Franc n'était pas à Bruxelles avec
Lelièvre et que celui-ci s'est tout simplement trompé.
Depuis des années on peut lire dans des articles et
dans des livres tels que l'autobiographie de Nihoul que Lelièvre
et Randazzo sont tombés en panne après quelques
centaines de mètres, qu'ils ont bloqué le trafic
à la Porte de Namur et qu'ils ont eu affaire à
la police de Bruxelles.
Sur ces entrefaites, Nihoul accourt et apostrophe les agents.
Cela ne s'est pas passé ainsi, déclarent les
agents Joël Huyghe et Ludovic Stark, qui ont interpellé
les occupants de l'Audi.
Il se sont présentés à Neufchâteau
le 18 août 1996, peu après l'éclatement
de l'affaire Dutroux. "Je me souviens avoir contrôlé
Michel Nihoul le 31 juillet 1996", déclare Joël
Huyghe. Pas à la porte de Namur, mais au parking central
de la Porte de Halle. L'intéressé [Nihoul] roulait
à bord d'une Audi 80 dont la plaque d'immatriculation
FBD 444 était rayée depuis le 14 mai 1996."
Le parking qu'on mentionne ici se trouve juste en face de
l'appartement de Nihoul.
D'après les agents, le véhicule n'était
pas en panne, il roulait. Selon leurs déclarations,
les agents avaient vérifié l'immatriculation
sur leur ordinateur de bord, sans raison particulière.
Ils ont demandé ses papiers d'identité à
Lelièvre et ont constaté qu'il était
signalé "à rechercher" à cause
d'une peine de prison qu'il n'avait pas purgée. Toujours
d'après Huyghe et Stark, deux autres hommes se trouvaient
près de la voiture. "Un homme de type méditerranéen"
et "un homme plus jeune". Il s'agit manifestement
de Franc et Randazzo.
La facture de l'entreprise de remorquage Radar indique également
que le véhicule n'était pas tombé en
panne. Elle a été remise aux enquêteurs
de Neufchâteau le 14 septembre 1998 par Christiane Bodenhorst,
une employée de Radar. Elle donne tous les renseignements
au sujet de l'Audi. Dans le procès verbal qui a été
établi à ce propos, il est mentionné
"pendant la consultation de son ordinateur, Bodenhorst
nous a montré que la carte de dépannage reprenait
le code "SA".
D'après elle, cela signifie que le véhicule
a été remorqué suite à une saisie.
Il ne s'agit donc pas, d'après elle, d'un problème
de stationnement."
L'intervention de Dutroux
On peut douter de la fiabilité de Dutroux comme témoin,
mais il a eu aussi affaire à l'Audi 80. Il s'est rendu
à Bruxelles le 11 août 1996 avec sa remorque
et y a embarqué l'Audi 80, pour la déposer le
soir chez Randazzo. Dutroux est interrogé le 16 mars
2001, bien avant qu'il ne lance de folles accusations contre
Nihoul. Il déclare : "En feuilletant le dossier,
je m'aperçois qu'on mentionne que c'est le cardan de
la voiture de Nihoul qui devait être réparé.
J'ai moi-même conduit la voiture pour la monter sur
la remorque. Si cela avait bien été le problème,
j'aurais normalement dû m'en apercevoir." Nihoul
lui-même ne peut pas dire grand chose au sujet de cette
panne.
D'après lui, il s'agissait d'une panne de batterie.
"Ils ont tenté de faire démarrer le véhicule
à l'aide de pinces." Au sujet du prix la réparation,
il existe autant de versions qu'à propos de la panne
elle-même. Nihoul déclare d'abord qu'il a donné
15.000 francs à Lelièvre. Lelièvre dit
que des 1000 pilules d'ecstasy qu'il a reçues de Nihoul
le lendemain de l'enlèvement de Laetitia, il devait
en vendre 200 et payer Randazzo avec le produit de cette vente.
Randazzo prétend que Lelièvre allait lui apporter
des pièces de rechange, mais qu'il n'a plus eu de nouvelles.
Le 21 février 2001, après presque cinq ans d'enquête,
Randazzo admet avoir menti : "Je reconnais avoir reçu
de Lelièvre un sac contenant cent à deux cent
comprimés d'ecstasy." D'après Randazzo,
cela devait couvrir les frais des pièces de rechange
(8.000 francs) et la réparation (8.000 francs également).
Toujours est-il qu'en août 1996, l'Audi se trouve chez
Radar et les jours passent. Ni Lelièvre ni Randazzo
ne donnent signe de vie. Lelièvre informe Nihoul que
Dutroux dispose d'une remorque et qu'il ira chercher l'Audi.
Dutroux est en Tchécoslovaquie et ne rentre que le
6 août. C'est à cette date que commencent les
innombrables coups de téléphone entre Nihoul
et Dutroux. Dutroux accepte de remorquer le véhicule,
mais reporte par deux fois le rendez-vous avec Nihoul. Il
est fort "occupé". Il se rend d'abord à
Bertrix, le 9 août, pour enlever Laetitia et arrive
seulement le 11 août avec la dépanneuse.
Randazzo est sicilien. Il dispose d'un billet d'avion qui
doit le conduire le 15 août à Palerme. "Je
le savais", déclare Nihoul. "Cela explique
l'urgence et les coups de téléphone à
Dutroux" En vain, parce que Randazzo ne fera jamais rien
à l'Audi 80. Enfin, pas vraiment rien, puisqu'on a
retrouvé une de ses empreintes digitales sur la poignée
d'une des portières. Aucune réparation, quelle
qu'elle soit, n'a jamais été effectuée.
A première vue, Nihoul ne savait que faire sans sa
voiture pendant ces jours-là. Mais si on y regarde
de plus près, on constate que l'Audi n'appartient pas
à Nihoul. Elle appartient à la compagnie de
leasing Management Car Company, dirigée par l'homme
d'affaires liégeois François-Léon Deferm
et Philippe Cravatte. Le conseiller juridique de l'entreprise
est l'ex-avocat Michel Vander Elst, condamné pour complicité
dans l'enlèvement de l'ancien premier ministre Paul
Vanden Boeynants. C'est précisément sur ce trio
que Nihoul base son alibi - partiellement faux - pour son
emploi du temps autour de l'enlèvement de Laetitia.
L'immatriculation de l'Audi est rayée depuis des mois.
Le contrat de location était établi au nom de
Marleen De Cokere, la compagne de Nihoul, qui depuis des années
ne payait plus rien à Management Car Company. Lorsque
le juge d'instruction Connerotte lance les recherches pour
retrouver Nihoul le 14 août 1996, celui-ci déclare
d'abord ne pas être chez lui et fait savoir par GSM
qu'il se trouve à Zeebrugge. Peu après il déclare
se trouver à Dinant. Nihoul circule à bord de
la voiture de De Cokere. Elle est malade et ne se déplace
pas. Le couple peut parfaitement vivre avec une seule voiture.
D'après les documents de bord, l''assurance de l'Audi
80 expire le 1er août, le lendemain du 31 juillet.
(…) Il semble qu'il y ait de bonnes raisons de penser
qu'on n'a jamais vraiment voulu réparer l'Audi 80,
mais qu'elle était simplement l'objet de l'un ou l'autre
deal entre Nihoul et Lelièvre. Vieille voiture à
donner. Il y a des frais à y faire, mais elle roule
encore. C'est vraiment une affaire pour des individus comme
Franc, Randazzo et Diakostavrianos.
Ce n'est pas un crime de se débarrasser d'une voiture
auprès de ce genre de canaille. En revanche, s'en servir
pour fabriquer un faux alibi dans une affaire d'enlèvement
d'enfants, pourrait bien être considéré
comme un crime.
L'informateur
Rappelons que ce n’est pas tant à cause des
coups de téléphone que Nihoul se retrouve sur
le banc des accusés aujourd’hui que suite à
la livraison des 1000 pilules d’ecstasy le samedi 10
août 1996, lendemain de l’enlèvement de
Laetitia. La drogue valait un demi million de francs. Pendant
plus de six ans, Nihoul a nié avoir jamais possédé
le moindre comprimé d'ecstasy. Le 11 octobre 2001,
il a finalement admis, par l'entremise de ses avocats, qu’il
avait bel et bien donné ces comprimés à
Lelièvre, mais "dans le cadre d’une opération
d’infiltration".
Xavier Attout et Frédéric Clément De
Cléty continuent à le répéter
pendant le procès : "Notre client était
informateur pour la gendarmerie de Dinant. En concertation
avec la gendarmerie il a donné 1000 comprimés
d'ecstasy pour infiltrer la bande qui traînait dans
les parages de Lelièvre." Nihoul était
effectivement informateur de la gendarmerie. Son contact était
Gérard Vannesse de la gendarmerie de Dinant.
D'après Attout et De Cléty, les instructions
venaient de lui, bien que cela devienne difficile à
prouver. Vannesse a été suspendu par sa hiérarchie
le 6 juin 1996 pour consommation abusive d'alcool. On imagine
difficilement qu'il ait donné des instructions pour
une opération d'infiltration 2 mois plus tard. Vanesse
est décédé fin 1997. Contre toutes les
règles en vigueur, il n'a établi aucun rapport
confidentiel au sujet de cette infiltration. Ce qui en reste,
par contre, sont quelques auditions au cours desquelles Vanesse
déclare n'avoir plus vu ou entendu Nihoul après
sa suspension.
Si la transaction d'ecstasy était une opération
d'infiltration, elle était plutôt drôle.
Le 10 août 1996, Lelièvre se rend à Bruxelles.
Il n'est pas seul. Il a embarqué Jean-Claude Coppin
(24 ans), qu'il a retrouvé quelque part à Charleroi.
C'est aussi un junkie.
Mais ce dont Lelièvre ne peut pas se douter, c'est
que Coppin s'est révélé être...
un informateur anonyme de la gendarmerie de Jumet. Le 21 août
1996, il frappe à la porte de l'adjudant Guy Soumoy.
Au contraire de Vanesse, Soumoy établit un rapport
détaillé dans lequel il décrit Coppin
comme "une personne bien connue de nos services".
Et tout ce que raconte Coppin semble correspondre jusque
dans les moindres détails. Contrairement à ce
qu'on pense, Lelièvre n'a pas fait spontanément
mention de l'ecstasy à ses interrogateurs. C'est Coppin
qui en a parlé le premier. Plus fort encore : il a
gentiment remis à Soumoy les deux comprimés
que Lelièvre lui avait offerts en cadeau le 10 août
1996. Ces deux comprimés permettront aux enquêteurs
de démonter tout le trafic d'ecstasy.
Voici ce qu'on trouve dans le rapport de Soumoy : "Le
samedi 10 août 1996, l'intéressé (Lelièvre,
DDC) propose à notre informateur de l'accompagner à
Bruxelles. En cours de route, Lelièvre déclare
qu'il va chercher 1000 comprimés d'ecstasy et propose
au témoin de vendre les comprimés pour lui,
ce que le témoin refuse. Le duo arrive à Bruxelles.
Lelièvre quitte le véhicule.(...) Après
20 minutes, le témoin est rejoint par Lelièvre
et Nihoul. Nihoul indique le chemin à Lelièvre.
Il doit se rendre au commissariat de police pour y récupérer
son véhicule qui a été saisi". La
facture de Radar s'élève déjà,
d'après les dires du pauvre Nihoul, à 5.457
francs pour dix jours (qui seront payés cash quand
Dutroux et Nihoul iront rechercher le véhicule le lendemain,
on ne sait pas par qui). La fourrière coûte déjà
presque autant que les pièces nécessaires pour
la réparation selon Randazzo. D'après ce que
Nihoul raconte au sujet de cette période, il aurait
des raisons d'être furieux sur Lelièvre ce 10
août. On pourrait s'attendre à ce que Nihoul
dise à Lelièvre quelque chose comme : "Tu
sais que Dutroux doit venir chercher ma voiture demain et
l'emmener chez Randazzo pour qu'il la répare avant
son départ en Sicile ?" N'est-ce pas pour cette
raison que Nihoul téléphone tous les jours à
Dutroux depuis le 6 août ?
Jean-Claude Coppin déclare le 19 octobre 2000 : "Il
n'a jamais été question de la réparation
d'une voiture lors des discussions entre Nihoul et Lelièvre
le 10 août 1996." En dehors de la mention de la
visite au bureau de police, Coppin n'assiste qu'à une
conversation conviviale, ainsi qu'à la remise d'un
sac en plastique d'où il verra sortir plus tard des
comprimés d'ecstasy. Le rapport Soumoy contient également
des arguments en faveur des avocats de Nihoul, qui prétendent
que leur client est un informateur. "Lelièvre
propose au témoin une petite affaire qui peut lui rapporter
50.000 francs si tout se passe vite et bien. Il s'agirait
de déposer 100 grammes d'héroïne dans un
café à Bruxelles, exploité par un policier,
pour lui tendre un piège. Le témoin refuse l'offre".
Voilà le type d'informateur dont il s'agit.
D'après le rapport, Coppin rencontre également
Dutroux le 10 août. Lelièvre doit passer chez
lui à propos d'un vélo volé. Mais : "Lelièvre
lui a déclaré par après que Dutroux était
furieux parce qu'il était accompagné d'un inconnu
(...). Sur le chemin du retour, Lelièvre recommande
au témoin d'oublier toutes les adresses auxquelles
ils se sont rendus : Bruxelles, Sars-la-Buissière,
Marchienne-au-Pont. Il lui explique que s'il parle, il est
un homme mort".
Captivant. Jean-Claude Coppin est attendu comme témoin
au palais de justice d'Arlon le 22 avril.