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La
lutte contre la cybercriminalité marque des points
mais pèche devant les tribunaux.
TRAQUER, C'EST
BIEN. JUGER, C'EST DUR 16 juin 2004, 1er Cahier,
La Liberté
magalie goumaz,
Ariane Gigon Bormann
En octobre 2002, la vaste opération Genesis a permis
aux polices cantonales d'interpeller plus de mille clients
d'un site internet de pornographie enfantine. Les condamnations
sont pour l'instant peu nombreuses.
Deux ordinateurs sur lesquels étaient stockés
des documents mettant en scène des mineurs, 7500 images
de fillettes nues et des dizaines de films du même genre:
ce 18 septembre 2002, les policiers genevois ne repartent
pas bredouilles du domicile de ce fonctionnaire international.
Quelques jours plus tard, l'affaire fait les grands titres.
Opération: Genesis. Résultat: plus de mille
interpellations dans toute la Suisse de consommateurs d'images
de pornographie enfantine, tous clients de «Landslide»,
société basée aux Etats-Unis. Le fonctionnaire
international pris dans les mailles du filet sera jugé
demain. Il s'agit du premier procès genevois dans le
cadre de cette opération. Et les mille autres? L'opération
Genesis est moins spectaculaire devant les tribunaux. L'Office
fédéral de la police, qui a coordonné
cette opération, n'a pas la compétence des poursuites
judiciaires. C'est du ressort des cantons. Mais les condamnations
restent peu nombreuses. A Fribourg, seize personnes sont concernées
par l'enquête Genesis, dont l'ancien directeur du CO
de Bulle. Ce dernier aurait été condamné
en novembre dernier à 2000 francs d'amende plus les
frais de justice mais l'ordonnance n'a pas été
rendue publique. Et on attend du juge d'instruction Thormann
une information sur le sort des autres dossiers.
manque
de preuves
A Zurich, quelque 320 enquêtes ont été
ouvertes, soit plus d'un tiers des cas relevés dans
toute la Suisse. 124 condamnations ont été prononcées,
dont une dizaine allant jusqu'à une peine de prison
avec sursis, selon le bilan présenté mi-mai.
Pourquoi les autres cas ont-ils été classés?
«Outre une cinquantaine d'affaires qui relevaient d'autres
cantons et une trentaine due à des vols decartes de
crédit, 191 procédures ont été
classées parce que nous n'avons rien trouvé,
explique le juge d'instruction zurichois Urs Hubmann. Il faut
se souvenir que les Américains nous ont fourni en 2002
des données relevées entre 1998 et mi-1999,
donc relativement longtemps après les faits. Les données
avaient pu être détruites.»
Dans certains cas, les personnes pointées par le FBI
à cause de leur numéro de carte de crédit
surfaient sur des sites de pornographie légale. «En
outre, regarder n'est pas punissable, mais télécharger
les images l'est», rappelle Urs Hubmann. Son collègue
vaudois, Jean Treccani partage ces observations. Dans le canton
de Vaud, sur une septantaine de cas, il y a eu environ 25
condamnations et cinq renvois au tribunal. Plus de la moitié
des dénonciations se sont conclues par des non-lieux.
Des failles
Pour expliquer ce maigre résultat, le premier substitut
du juge d'instruction cantonal vaudois évoque encore
d'autres raisons. La première: l'affaire Genesis est
sortie au moment où entrait en vigueur un nouvel article
de loi condamnant le téléchargement d'images.
Les avocats peuvent donc jouer sur le fait que la loi en vigueur
avant avril 2002 ne punissait pas le téléchargement.
Ensuite, la loi n'est pas du côté des juges puisque
les fournisseurs d'accès doivent garder les données
concernant leurs clients pendant six mois seulement. Impossible
donc de remonter par ce biais à des faits datant des
années 98-99. Enfin, la médiatisation de l'affaire,
alors qu'elle n'était pas close par la police, a permis
à de nombreux contrevenants de «blanchir»
leur ordinateur.
Par contre, l'opération Genesis est jugée positive
sur d'autres plans. Anna Paroucheva, assistante en criminologie
à l'Université de Zurich, pense que l'enquête
Genesis a aussi eu une valeur éducative ou, au moins,
«a servi à encourager une manipulation critique
et plus consciente du média internet.»
une riche
expérience
Jean Treccani parle également d'une formidable matière
première pour les chercheurs. «Genesis nous a
permis de constater qu'on trouvait des amateurs de ce genre
de sites dans toutes les professions, qu'il n'y avait donc
pas un profil type. Si j'étais chercheur, je m'emparerais
de ce millier de cas pour une étude scientifique!»
D'un point de vue policier, l'expérience est également
pleine d'enseignements. Des leçons ont été
tirées de la coordination entre la Confédération
et les cantons et de la manière d'aborder ce type d'affaires.
Pour le juge d'instruction vaudois, il y a malgré tout
encore du chemin à faire en Suisse pour lutter contre
la cybercriminalité. «Il faudrait pouvoir procéder
à des surveillances complètes de certains ordinateurs,
comme on procède à des écoutes téléphoniques».
Protection des données oblige, c'est pour l'instant
impossible.
bientôt
un rapport
Autre problème: la responsabilité pénale
des fournisseurs de services internet est, actuellement, difficilement
démontrable. S'inspirant d'une directive de l'Union
européenne, le conseiller aux Etats radical argovien
Thomas Pfisterer a demandé - en décembre 2000
- dans une motion que le droit pénal soit complété
afin de permettre la poursuite des fournisseurs hébergeant
des sites punissables.
Le Conseil fédéral et les Chambres ayant accepté
la motion, un groupe d'experts a été chargé
d'élaborer un rapport. Le professeur de criminologie
Christian Schwarzenegger, de l'Université de Zurich,
en a été le vice-président. Interrogé
hier, le chef de l'information de l'Office fédéral
de la justice a précisé que «deux avant-projets,
le premier concernant la responsabilité pénale
dans le domaine de l'internet et le second les pouvoirs d'investigation
de la Confédération, seraient envoyés
en consultation cet automne.» Le rapport sera publié
en même temps.
MAG/AGB
Des images
de plus en plus dures
Le
Service de coordination de la lutte contre la criminalité
sur internet (SCOCI) est sur les rails.
Cette année, 200 dossiers ont déjà été
transmis aux autorités judiciaires pour d'éventuelles
poursuites, soit le double par rapport à 2003, l'année
de sa mise sur pied. Un tiers des cas provient de dénonciations
mais la majorité est le fruit du travail des collaborateurs
de cette cellule chargée de scruter les sites, forums
de discussion, bourse d'échange...
«Notre priorité est la pornographie enfantine»,
avoue Eva Bollmann, analyste et juriste au SCOCI. «On
voit des images de plus en plus dures, mettant en scène
des enfants de plus en plus jeunes», poursuit-elle.
«C'est un travail vraiment pénible que nous ne
pouvons faire qu'avec un soutien psychologique. L'idéal
serait également de pouvoir enquêter sur les
lieux où sont prises ces images. On ne pense pas que
ça se passe en Suisse, où en tout cas pas à
large échelle, mais plutôt dans les pays de l'Est,
en Biélorussie par exemple».
La tâche du SCOCI s'arrête cependant à
la surveillance. «Nous sommes des radars, explique Eva
Bollmann et nous ne pénétrons que dans des sites
publics dont l'accès n'est pas protégé.
Nous sommes malgré tout étonnés de ce
que nous trouvons. Au début, on aurait pu penser que
les consommateurs de ce genre d'images allaient uvrer de plus
en plus dans le secret pour éviter notre filet. Ce
n'est pas le cas puisqu'on ne constate aucune diminution de
cette criminalité»! MAG
Des lacunes
juridiques à combler
Pascal Fleury
Si les cas de suspicions de criminalité sur internet
sont en augmentation en Suisse, des lacunes restent à
combler dans les règles de procédures, en particulier
en ce qui concerne l'interception et la conservation des données
litigieuses. Dans une étude de l'Université
de Lausanne sur «La surveillance policière et
judiciaire des communications par internet»1, le professeur
de droit pénal Laurent Moreillon et l'assistante de
recherche Sandra Blank mettent le doigt sur diverses faiblesses
de notre système actuel.
Depuis le 1er janvier 2002, la Loi fédérale
sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunications
(LSCPT) est en vigueur en Suisse. Cette loi est complétée
par une ordonnance qui précise les dispositions spécifiques
relatives à la surveillance dans les domaines de la
téléphonie mobile et d'internet.
La loi permet la surveillance et l'interception de communications
dans la plupart des crimes et délits, par exemple contre
l'intégrité corporelle et sexuelle, contre le
patrimoine ou contre la sécurité publique. Récemment,
les mesures ont encore été étendues,
incluant le financement du terrorisme, a provoca- tion publique
au crime, la corruption ou le génocide.
Actuellement, l'ordonnance limite la surveillance des accès
internet aux fonctions du seul courrier électronique.
«A cet égard, la Suisse ne paraît guère
à jour», notent les auteurs de l'étude,
qui regrettent cette situation alors que la loi permettrait
une surveillance bien plus large. Cette restriction ne touche
cependant pas le Service de coordination de la lutte contre
la criminalité sur internet (SCOCI), car ce service
se contente de surveiller des sites et «chats»
accessibles à tous, comme l'explique le porte-parole
de l'Office fédéral de la police Guido Balmer.
Lors de cas suspects, la poursuite pénale incombe au
juge.
Lourde
perquisition
Autre constat de l'étude universitaire: la loi ne permet
pas la surveillance ou l'interception de messages déjà
transmis et logés dans l'ordinateur du destinataire.
Seule la perquisition (soumise aux dispositions générales
du droit cantonal) permet de lire le contenu du message enregistré.
Le juge peut saisir l'ordinateur à titre de mesure
préventive. Pour les auteurs de l'étude, ce
mécanisme de perquisition et de saisie ne correspond
guère aux dispositions de la Convention sur la cybercriminalité
(lire ci-contre). La limitation du stockage des données
à six mois est également insuffisante à
leurs yeux, lorsqu'il s'agit de lutter contre de graves formes
de criminalité informatique, comme le blanchiment d'argent,
la corruption ou la pornographie infantile.
Selon l'étude de l'Université de Lausanne, la
LSCPT est compatible, «d'une façon générale»,
avec la Convention sur la cybercriminalité. Toutefois,
la ratification de cette convention nécessitera encore
«une modification en profondeur du droit suisse».
«Les récents attentats de Madrid pourraient inciter
le législateur à modifier rapidement le droit
de procédure fédéral, sans attendre l'entrée
en vigueur de la convention», concluent les chercheurs
lausannois. PFY
1 In «Media
Lex», revue de droit de la communication, No2, juin
2004
.
Une convention
attendue
La Suisse a signé
en novembre 2001 la Convention sur la cybercriminalité,
mais sa ratification n'est pas à l'ordre du jour pour
le moment. Cette convention, fruit de quatre ans de négociations
au sein du Conseil de l'Europe, institue le principe de l'entraide
facilitée la plus large possible et permet l'information
spontanée. Dans le domaine de la surveillance électronique,
elle traite par exemple de la conservation de données
informatiques stockées. Elle prévoit la divulgation
rapide de certaines données relatives au trafic, aux
fins d'identification des autres fournisseurs de services
ayant participé à la transmission de communications
suspectes. Ces informations sont capitales pour identifier
les personnes qui, par exemple, ont distribué de la
pornographie infantile, ont diffusé de fausses déclarations
dans le cadre d'actes d'escroquerie, ont propagé des
virus informatiques ou ont tenté d'accéder à
des systèmes informatiques. Une disposition de la convention
prévoit aussi la collecte en temps réel de données
relatives au trafic et l'interception en temps réel
de données relatives au contenu. Selon la convention,
chaque Etat doit prendre les mesures nécessaires pour
contraindre une personne présente sur son territoire
à fournir des données informatiques stockées,
et pour contraindre un fournisseur de services sur son territoire
de communiquer des données qu'il possède sur
un de ses abonnés. La Convention sur la cybercriminalité,
qui a déjà été ratifiée
par cinq Etats membres, entrera en vigueur pour eux le 1er
juillet prochain. PFY
BERNE
- Les cas de suscipicion de cybercriminalité ont nettement
augmenté au premier semestre 2004 en Suisse. La cellule
nationale de lutte a transmis en six mois 200 dossiers aux
autorités judiciaires, soit deux fois plus que durant
toute l´année passée. ATS,
14 juin 2004
En 2003,
une centaine de cas ont été transférés
aux mains des juges d´instruction cantonaux ou fédéraux,
a indiqué Philipp Kronig, directeur du Service de Coordination
de la lutte contre la Criminalité sur Internet (SCOCI).
«Nous disposons actuellement de très bons moyens
techniques», explique-t-il, ce qui peut expliquer l´augmentation
des cas de soupçons.
Trois
quarts des cas que le SCOCI transmet à la justice sont
le résultat des enquêtes du service même.
Le reste lui a été signalé par des tiers.
Ces dénonciations faites par des tiers sont de 500
à 600 par mois, a indiqué M. Kronig.
La pédophilie
et la pornographie dure restent un point central du travail
de la SCOCI. «Les images pornographiques impliquant
des enfants sont de plus en plus brutales et les victimes
de plus en plus jeunes», ajoute le chef du service de
coordination. (...)
Les homepages,
les newsgroups, les forums de discussion tels que les chats
ou les bourses d´échange font l´objet d´une
surveillance du SCOCI. Les enquêtes sur le terrain,
comme la prise de contact avec des personnes proposant du
matériel pornographique pédophile, est du ressort
des autorités judiciaires. Le SCOCI ne fait qu´observer,
a expliqué M. Kronig.
Devant
les juges, l'enquête Genesis accouche d'une souris
pédophilie
sur internet · Un enseignant d'une école primaire
du district de la Gruyère vient d'être interpellé
pour avoir téléchargé des images de pornographie
infantile. Ce cas survient alors que s'ouvre demain à
Genève le procès d'un fonctionnaire international,
identifié dans le cadre de l'opération Genesis.
Plus de mille personnes en Suisse ont été prises
dans le filet de cette vaste enquête. Où en sont
les dossiers? Il y a eu peu de condamnations sévères
et beaucoup de non-lieux. Car si la lutte contre la cybercriminalité
marque des points avec la mise en service d'une cellule de
surveillance au niveau fédéral, la justice manque
ensuite de moyens pour condamner. l 10 /18
mercredi
16 juin 2004, Une & DH, La
Liberté
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