Dernière mise à jour :
06/12/2004


En Suisse, la lutte contre la cyberpédophilie s'organise entre espoirs et frustrations.



Traque. Dans les bureaux de la police vaudoise, à Lausanne,
les ordinateurs saisis sont passés à la loupe par les experts. ARC

CHERCHER L'ENFANT QUI EST SUR L'IMAGE

L'opération Genesis qui a permis d'interpeller plus de mille amateurs d'images pédophiles en Suisse a aussi motivé la Confédération et les polices cantonales à engager des cyberenquêteurs. Un travail pénible, récompensé lorsqu'un enfant est identifié et sauvé. Et ça arrive.

Interpeller les consommateurs d'images à caractère pédophile en circulation sur internet laisse souvent un goût amer aux policiers. Ils n'ont pu intervenir que sur un des maillons de la chaîne de l'horreur et les peines, à ce stade, sont légères. Mais qui a pris la photo et surtout où est l'enfant abusé? Ne pas pouvoir répondre à cette question enrage la plupart des enquêteurs.


Jugée en ce moment à Montréal, la sordide affaire d'une fillette abusée par son père, photographiée et livrée sur internet, redonne de l'espoir. Ce sont des policiers vaudois et bernois qui sont à l'origine de l'arrestation en 2002 du Québécois et de son complice. Arnold Poot, de la Brigade des mineurs du canton de Vaud, parle d'un «coup de chance». «Nous avons pu infiltrer un groupe très actif dans l'échange d'images dont certaines étaient inédites et récentes. Ces séries nous intéressaient car nous pensions que ce groupe les produisait lui-même et que nous pourrions donc identifier des victimes. Ses membres résidaient dans une dizaine de pays, dont la Suisse. Nous avons mis dans cette affaire les moyens qu'il fallait et collaboré avec toutes les polices nationales concernées. Des dizaines d'enfants ont été sauvés dont la fillette québécoise. Des procès liés à cette opération appelée Piranhas se déroulent un peu partout. En Suisse, le présumé coupable devrait bientôt être jugé».


UNE AIGUILLE DANS LE FOIN
Il est aussi rare que difficile de pouvoir remonter à la source des images qui circulent sur internet. Rare parce que la plupart des images proviennent de pays où la police reste passive. Ce n'est pas un hasard si ces même pays, dont la Russie, l'Ukraine, la Corée, abritent aussi quantité de sites à caractère pédophile. Et difficile car les auteurs savent qu'en Occident, la traque s'organise et ils deviennent de plus en plus prudents. Ils cachent les visages des victimes, tournent dans des chambres d'hôtel où ils suspendent des draps blancs partout pour qu'aucun détail ne les trahisse. «Si on voir tout ce qui circule sur internet, ce que nous parvenons à démanteler est une aiguille dans une meule de foin. Mais sauver même un seul enfant, c'est énorme et c'est ce qui nous motive!».
C'est justement dans le but de délivrer une victime de l'enfer que la Brigade spécialisée du canton de Vaud, pionnière en Suisse dans ce type de missions, se concentre avant tout sur les photos récentes et inédites qui signifient peut-être que l'enfant est en ce moment même abusé quelque part dans le monde.


LA PECHE AU GROS
Si les Vaudois sont passés maîtres en Suisse dans l'art de la plongée dans les eaux glauques de la pédophilie, à la Police fédérale à Berne, on fait dans la pêche industrielle et on ne crie que rarement victoire. Le Service de coordination de la lutte contre la criminalité sur internet (Scoci) exerce avant tout une tâche d'observation des échanges sur le Net, d'analyse du matériel à caractère illicite en circulation avant de transmettre les dossiers aux cantons ou pays concernés. «L'idéal serait de pouvoir faire des liens entre les gens qui se font prendre dans les mailles de notre filet, centraliser et répertorier les images pour les analyser et chercher où elles ont été prises», avoue Mauro Vignati, analyste au Scoci. «Les Vaudois le font. Mais à l'échelle nationale, nous n'en avons pas les moyens. En Allemagne par exemple, ils ont des spécialistes qui tentent, à partir du détail d'une photo comme une prise murale, de remonter à une zone géographique précise».


GARDIENS DE PARKING
Traquer le consommateur qui ne fait que télécharger des images, c'est aussi s'habituer à l'entendre répondre qu'il aime les enfants et ne fait rien de mal en regardant. «A mon avis, les peines sont trop légères. Une amende de 200 francs, ce n'est pas dissuasif. Il y a des gens qui ont été interpellés dans le cadre de l'opération Genesis et qu'on a retrouvés deux ans plus tard dans Falcon, la seconde grosse opération anticyberpédophilie sur territoire suisse. Dans ces moments, j'ai l'impression de faire un travail de gardien de parking», désespère Mauro Vignati.
Sur le terrain, on est un peu moins fataliste. Pour Michel Molliet, sous-chef de la Brigade des moeurs du canton de Fribourg. «Plusieurs suspects de l'opération Falcon nous ont dit qu'ils étaient soulagés qu'on intervienne. D'où l'utilité de cette mission. On peut se dire que sans ces interpellations, ils seraient peut-être passés à l'acte un jour!»

Depuis Genesis, Fribourg s'est équipé
Tous les cantons ont dû engager des spécialistes en informatique pour travailler sur le matériel saisi dans le cadre d'enquêtes liées à la pédophilie ou à la pornographie juvénile sur internet. Fribourg n'est pas en reste. L'opération Genesis a indéniablement motivé l'engagement d'une personne et l'achat d'un équipement informatique adéquat pour près de 100 000 francs.
Genesis? Pour rappel, il s'agit de la première grosse opération de cyberpédophilie coordonnée en 2002 par la Police fédérale. Dans le canton de Fribourg, treize personnes étaient concernées (1300 suspects dans toute la Suisse). A cette époque, démunie, la police cantonale avait dû mandater une entreprise privée pour analyser le matériel saisi, soit 25 disques durs, sans compter les disquettes, CD-Rom, cassettes VHS et DVD. C'est Junior Entreprise qui a été choisie. Il s'agit d'une association qui fonctionne avec des étudiants fribourgeois spécialisés dans tous les domaines. Ils travaillent sur des mandats, ce qui leur permet de faire d'intéressantes expériences professionnelles.


«QUELQU'UN DOIT LE FAIRE»
«On me demande beaucoup mais j'ai aussi beaucoup d'autonomie. Ce qui m'intéressait dans le poste était le côté technique et analytique et aussi de mettre en place l'infrastructure. C'est forcément moins agréable de devoir visionner de telles images. Mais quelqu'un doit le faire», raconte-t-il. «Dès que je reçois une machine à analyser, je commence par faire une copie de sécurité. Le juge d'instruction a besoin très rapidement d'un signal positif que l'ordinateur contient des éléments à charge.»
A Fribourg, Falcone, c'est une trentaine de disques durs, 600 cd-Rom, 400 cassettes VHS, quinze personnes interpellées. Une opération plus importante que Genesis. Un homme a même avoué des abus sexuels sur sa propre fille. Un autre, photographe à ses heures, fait l'objet d'une enquête pour déterminer s'il a diffusé du matériel.
DE PARTOUT
«Actuellement, on en est aux deux tiers de l'analyse de tout ce qui a été saisi. Je compte finir d'ici à la fin de l'année s'il n'y a pas une nouvelle grosse affaire entre-temps», explique Laurent Egger qui doit gérer son temps en fonction des urgences. «S'il y a une mise en détention préventive, le juge veut avoir les premiers résultats le plus vite possible.»
C'est qu'il n'y a pas que Falcone qui occupe le jeune spécialiste. Le matériel informatique est maintenant systématiquement saisi dans toutes les affaires de moeurs, soit actuellement une quinzaine d'enquêtes en cours. Et la Police fédérale a transmis au canton de Fribourg une dizaine de cas de téléchargement de pornographie enfantine en 2004.

La traque passe par Berne
Informaticien, ingénieur, spécialiste en réseaux, ancien journaliste: ils sont quatre à Berne à passer leurs journées à traquer le téléchargement en Suisse d'images de pornographie enfantine. Le Service de coordination de la lutte contre la criminalité sur internet (Scoci) transmet ensuite aux cantons les affaires les concernant. «La compétence cantonale est importante car derrière une série d'images téléchargées par un consommateur, il peut y avoir un cas lourd avec abus d'enfants. Et ça, internet ne le dit pas», expliquent Mauro Vignati et Raphaël Colliard qui partagent un bureau au Scoci.
A part Zurich qui oeuvre en solitaire, tous les cantons participent au financement de cette cellule chargée de dépister toutes formes de cybercriminalité même si la pédophilie est une priorité. Comment ça fonctionne? Des centaines de titres de films ont été répertoriés. Lorsqu'un amateur s'y intéresse et procède à un téléchargement via le système «peer to peer» (système d'échange de fichiers sans passer par un site internet), le Scoci le repère. La tâche ne s'arrête pas là puisqu'il faut encore à partir du numéro d'identité de l'ordinateur utilisé trouver son propriétaire. «Et nous téléchargeons également le film pour voir s'il s'agit bien de pédophilie avant de transmettre le cas au canton», explique M. Vignati.
Le Scoci s'intéresse également aux «chat rooms» pour voir si un internaute y cherche une relation avec un enfant. Et il agit aussi sur dénonciation des internautes qui tombent au gré de leur navigation sur internet sur des sites douteux. Les dénonciations qui parviennent au Scoci ne concernent que rarement la Suisse mais des sites hébergés dans des pays tiers où sont transmis les cas. En juin 2004, le Scoci a transmis 64 cas aux cantons, dont deux grâce à des dénonciations de privés et 62 grâce à son propre système de surveillance.
«On regarde juste le début des films. Pas besoin d'un visionnement complet pour déterminer s'il s'agit de pédophilie ou de pornographie simple. De même pour les photos, on s'attarde sur deux ou trois images avant de les transmettre aux juristes et analystes de notre service». MAG