| «Le
père est celui qui dit non»
Le célèbre
pédiatre français Aldo Naouri porte un regard
inquiet sur les parents d'aujourd'hui. Selon lui, ils sont
bien trop préoccupés d'être aimés
de leurs enfants!
Comment
les parents ont-ils évolué en quarante ans,
vous qui les observez et les suivez depuis toutes ces années?
Aldo NaoUri. Grâce
aux découvertes de la médecine et de la pédiatrie,
ils ont été déchargés d'un grand
nombre de tracas concernant leurs enfants. Ceux-ci sont moins
souvent malades, et mieux pris en charge lorsqu'ils le sont,
mieux nourris, mieux compris sur le plan de leur fonctionnement
physiologique. Mais ces soucis ont été remplacés
par d'autres. Aujourd'hui, les parents ont peur de
mal élever leurs enfants, de n'être pas performants.
Peut-on
parler de progrès?
Il y a quarante
ans, l'enfant était intégré à
un ensemble de soucis. Aujourd'hui, il en constitue le principal.
Tout se focalise sur lui. Parce qu'il a été
dit qu'un enfant est un individu doué, beaucoup de
parents s'imaginent que s'ils ne sont pas devenus des adultes
géniaux, c'est parce qu'ils auraient été
gâchés par leurs parents. Résultat: devenus
parents à leur tour, ils cherchent à donner
ce qu'il y a de mieux pour leurs enfants afin que ces derniers
ne leur reprochent rien plus tard. Mais à vouloir
trop bien faire, ils finissent par faire très mal.
Qu'entendez-vous
par là?
J'ai le sentiment
que ce qui caractérise les parents d'aujourd'hui est
de chercher à se faire aimer de leurs enfants,
à tout prix. Du coup, ils ont du mal
à poser des limites, à sévir, à
frustrer, à jouer leur rôle d'adultes.
Le message que j'essaie de faire passer auprès des
parents, depuis une dizaine d'années, est le suivant:
«Débrouillez-vous pour vous aimer l'un l'autre,
père et mère, et cessez de casser votre couple
aux premiers conflits. Quand vous serez bien ensemble, l'amour
de vos enfants suivra bien.»
Chercher
à se faire aimer de ses enfants est-elle une mauvaise
quête?
L'amour qui circule
dans la famille est évidemment une richesse. Mais quoi
que les parents donnent ou acceptent, viendra forcément
le jour où leurs enfants les détesteront. C'est
un passage obligé pour grandir, s'affranchir
des premiers liens affectifs et intégrer sa génération.
Il est donc illusoire d'investir tant dans l'amour de ses
enfants. L'amour que chacun est en droit d'attendre, c'est
auprès de son conjoint qu'on doit le chercher.
C'est
quoi un «parent»?
Le mot «parent»
comprend trois facettes. Il y a d'abord le parent
géniteur qui donne la vie et parfois quelques
éléments biographiques. C'est la part la moins
importante du mot, puisqu'il arrive que ce parent le devienne
à la suite d'un accident de parcours: problème
de contraception, viol... Ensuite, il y a le parent
social. C'est celui qui est responsable socialement
de l'enfant: il lui donne un nom, un héritage familial.
Enfin, il y a le parent fonctionnel,
l'éleveur, j'aime beaucoup ce mot, qui éduque
l'enfant et transforme le petit d'homme impuissant et immature
en un adulte responsable et autonome.
Père
et mère ont-ils des fonctions équivalentes?
Non, pas
du tout. La fonction maternelle, c'est l'enveloppe
initiale de la vie. Un nouveau-né arrive au monde avec,
dans ses bagages sensoriels, la voix, les odeurs et les goûts
de sa mère. Au bout de huit heures de vie, il est capable
de connaître sa mère sur photo, alors qu'il ne
l'avait jamais vue auparavant. C'est bien la preuve d'un lien
transnatal entre la mère et l'enfant. La vie intra-utérine,
où, relié à sa mère, il n'a manqué
de rien, laisse en lui une empreinte définitive. Dans
le moindre de ses gestes, dans le moindre de ses actes, dans
la moindre de ses paroles, qu'elle en ait ou non conscience,
la mère ou celle qui en fait office représente
pour l'enfant tout ce dont il a besoin: nourriture, tendresse,
amour, etc.
Le
père ne peut-il pas aussi être source de nourriture
et d'amour?
Dans la réalité,
oui, évidemment. Mais dans la construction psychologique
de l'enfant, il intervient à un autre niveau. Revenons
à notre petit enfant qui vient de naître et qui
s'imagine que sa mère est sa source de vie. Il grandit,
s'intéresse au monde environnant et remarque, au cours
du troisième ou quatrième trimestre de son existence,
que sa mère est insuffisante. Elle
ne répond plus immédiatement à ses besoins.
Il lui arrive d'avoir faim, de le manifester et de ne pas
obtenir une réponse immédiate. Il réalise
alors qu'elle pourrait suspendre les soins qu'elle lui prodigue.
Du coup, la toute-puissance de sa mère s'impose à
lui, et il mettra parfois sa vie à la résoudre.
C'est là qu'intervient le père.
Comment
s'y prend-il?
En étant
important pour la mère! Il est celui dont la mère
a besoin, notamment parce qu'elle l'aime. Or, remarquer
que la mère est elle-même aliénée
à un individu fait du bien à l'enfant. Cela
lui permet de relativiser la toute-puissance maternelle.
C'est ça, la fonction paternelle. Le père distrait
la mère de son enfant: il empêche l'enfant d'être
tout pour elle. Il réclame sa présence, son
attention. Du coup, à cause du père, l'enfant
va faire l'expérience d'un temps vide, sans bénéfice
immédiat et sans plaisir. Sa mère va lui manquer,
mais c'est ce manque qui va faire de lui un individu désirant.
Et par la même occasion, le rendre libre.
Que
se passe-t-il alors si la mère n'aime plus le père?
Un
enfant n'a de père que celui désigné
par la mère! Les mères ont donc dans ce dispositif
un pouvoir immense: celui de revenir toute leur vie sur leur
inclination et leur amour pour le père. Elles peuvent
à tout moment chasser le père de la place qu'il
occupe.
Que
se passe-t-il quand le couple parental se sépare?
Quand
il n'y a plus d'amour, que le couple se sépare et que
la mère obtient la garde de ses enfants - c'est le
plus courant -, l'enfant est alors confronté à
la toute-puissance de sa mère. Le père conserve
le côté géniteur et social de son titre,
mais il perd sa fonction d'éducateur, qui sera assumée
par le nouvel homme que la mère va investir.
Le
père n'est-il donc pas irremplaçable?
La caractéristique
de la fonction paternelle est qu'elle peut être exercée
par une quantité phénoménale d'individus
ou d'institutions. Tout ce qui vient dire «non»
à la mère fait partie de la fonction paternelle.
C'est pour cela que, malgré le tour qu'ont pris nos
sociétés, où le divorce est si répandu,
nos enfants ne sont pas devenus complètement fous!
Le père est celui qui protège l'enfant
contre la tentation de fusion de la mère.
Cette
triangulation familiale que vous analysez devrait exister
jusqu'à quel âge, pour que l'enfant se développe
bien?
Je vous arrête
tout de suite. Rien ne se joue avant un âge ou un autre.
Ou alors disons que cela se joue avant même que la grand-mère
ait rencontré le grand-père! Nous sommes confrontés
à des histoires qui se prolongent génération
après génération et qui vont aller dans
un seul sens: démolir ou accepter les correctifs qu'apporte
la vie des enfants. C'est une chance pour les humains d'avoir
deux individus pour faire un. Chacune de ces deux histoires
peut être corrigée par l'autre. Et le parcours
impulsé par ces deux histoires est corrigible la vie
durant.
Vous
voulez dire qu'on ne choisit pas son conjoint au hasard?
En effet! Homme
comme femme, personne ne choisit son partenaire différent
de sa propre mère. C'est à partir de sa mère
que l'on fabrique la matrice de tout amour. Par exemple, nous
passons notre vie conjugale à l'affût du moindre
effet de souffrance que nous avons connu avec notre mère
et à rentrer en conflit avec notre partenaire qui nous
le fait revivre. Les conflits conjugaux nous permettent de
vider nos lourdes besaces de l'enfance. Ces conflits entraînent
en général des scènes, de la violence
verbale, et si on les prend au pied de la lettre, cela peut
aboutir à la rupture.
Ne faut-il pas
les prendre au pied de la lettre?
Une union durable
passe par-dessus les dissensions. Malheureusement, aujourd'hui
on est dans le court terme pour tout: politique, travail,
amour. On est pressé d'accumuler du plaisir comme si
on allait mourir demain. La moyenne de vie en Europe
a augmenté de vingt-cinq ans en un demi-siècle
et pourtant nous n'avons jamais eu autant peur de la mort.
Cette apologie du plaisir immédiat, cette incapacité
à supporter la contrariété, le manque,
est le signe d'une nostalgie extraordinaire de l'amour maternel.
C'est comme si nous demandions à nos sociétés
d'être des mères. Comment s'étonner
dès lors que nous ayons des enfants tyrans qui réclament
tout, tout de suite.
Vous les
trouvez ainsi, les enfants?
Ils le sont de
plus en plus, parce qu'ils sont élevés de telle
manière qu'ils associent chaque seconde à une
accumulation de plaisirs. Quand il n'y a pas de plaisir, le
temps qui s'écoule leur paraît menaçant
et c'est comme s'ils se sentaient en danger de mort. Ils sont
dans la hargne et la violence à exiger tout, tout de
suite. Et souvent, ils l'obtiennent. Mais s'ils ont
tout, tout de suite, que leur restera-t-il à désirer
plus tard? Qu'est-ce qui les motivera dans l'existence? Qu'est-ce
qui leur donnera envie d'apprendre, de se former, de travailler?
C'est
pour cela que vous demandez au père de reprendre du
pouvoir au sein de la famille? Pour dire non? Frustrer?
Toute mon oeuvre
a été construite autour de cette notion, la
place du père, afin de montrer combien elle est importante.
Mais cette place ne peut pas être prise s'il n'y a pas
un soutien sociétal. Ce qui est le cas. En
France, le père ne transmettra plus obligatoirement
son nom à son enfant, car les parents pourront choisir
de donner à leur enfant le nom de la mère, du
père ou des deux parents. Certaines femmes trouvent
que c'est un progrès. Mais je leur pose la question:
«Pourquoi votre enfant n'aurait-il pas droit au nom
de son père tout comme vous avez eu droit au nom du
vôtre! Parce que si vous donnez votre nom, ce n'est
jamais que le nom de votre père!» Or,
le père est important dans la construction psychologique
de l'enfant. Reconnaissons-le et ne nous trompons
pas de débat. Celui de l'égalité homme/femme
n'a rien à faire là!
Par
rapport à vos confrères, quelle pierre pensez-vous
avoir apportée?
C'est une question
difficile. J'ai suivi un chemin entre deux chaises. Mes collègues
pédiatres disent que je fais autre chose que de la
pédiatrie. Mes collègues psy estiment que je
ne fais pas de psy. Je suis disqualifié de chaque côté.
Il me semble pourtant que j'ai apporté un éclairage
au public. Mes livres diffusent des messages. Quand je fais
des conférences, je le vois bien aux gens qui se pressent
vers moi. Je dirais que je n'ai rien fait d'autre que traduire,
dans un langage accessible à chacun, les données
merveilleuses de la psychanalyse. J'ai été un
traducteur.
1937. Naissance
en Libye. Aldo Naouri est le benjamin d'une fratrie de dix
enfants. 1942. Fuite en Algérie. Les Naouri, juifs
installés depuis trois générations en
Libye, seront sauvés par le passeport français
d'un arrière-grand-père et peuvent s'exiler
en Algérie, alors colonie française.
1957-1965.
Etudes de médecine en France à Besançon
et Paris. Aldo Naouri se spécialise dans la pédiatrie
et obtient un certificat de psychologie de l'enfant. «Pourquoi
cette spécialité? Je garde de l'enfance un merveilleux
souvenir.» Lorsque la guerre d'indépendance de
l'Algérie éclate, il héberge sa famille
dans sa chambre d'étudiant.
1966. Ouverture
d'un cabinet de pédiatre à Paris. «J'avais
29 ans, j'étais un gamin!»
1973. Psychanalyse
lacanienne. «Cela m'a permis de faire évoluer
mon travail. D'amener les parents à aller au-delà
de leurs demandes. Exemple: se demander pourquoi leur enfant
pleure la nuit plutôt que réclamer à son
pédiatre des tuyaux prêts à l'emploi.»
Aldo Naouri est marié et a trois enfants, deux filles
et un garçon, dont l'écrivain Agnès Desarthe
et le baryton Laurent Naouri.
Ex Coopération
N°52, 22.12.2004, Propos recueillis à Paris par
Véronique Châtel
À
lire
Comme une
oeuvre
L'enfant
porté (1982, Seuil). Ce livre a été écrit
pour répondre à une question essentielle dans
la pratique d'Aldo Naouri: «Que peut faire la psychanalyse
pour la pédiatrie?» Il marque le début
d'une oeuvre.
Une place
pour le père (1985, Seuil).
L'enfant
bien portant (1993, Seuil, réédité en
1999).
Le couple
et l'enfant (1995, Odile Jacob).
Les filles
et leurs mères (1998, Odile Jacob).
Questions
d'enfants, avec Brigitte Thévenot (1999, Odile Jacob).
Aldo Naouri
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