Dernière mise à jour : 26/12/2004


Le rôle du père est important, mais serait remplaçable
par n'importe quel individu, n'importe quelle institution,
pourvu que la mère rencontre parfois une opposition,
qui la limitera dans sa toute-puissance

 

«Le père est celui qui dit non»

Le célèbre pédiatre français Aldo Naouri porte un regard inquiet sur les parents d'aujourd'hui. Selon lui, ils sont bien trop préoccupés d'être aimés de leurs enfants!

Comment les parents ont-ils évolué en quarante ans, vous qui les observez et les suivez depuis toutes ces années?

Aldo NaoUri. Grâce aux découvertes de la médecine et de la pédiatrie, ils ont été déchargés d'un grand nombre de tracas concernant leurs enfants. Ceux-ci sont moins souvent malades, et mieux pris en charge lorsqu'ils le sont, mieux nourris, mieux compris sur le plan de leur fonctionnement physiologique. Mais ces soucis ont été remplacés par d'autres. Aujourd'hui, les parents ont peur de mal élever leurs enfants, de n'être pas performants.

Peut-on parler de progrès?

Il y a quarante ans, l'enfant était intégré à un ensemble de soucis. Aujourd'hui, il en constitue le principal. Tout se focalise sur lui. Parce qu'il a été dit qu'un enfant est un individu doué, beaucoup de parents s'imaginent que s'ils ne sont pas devenus des adultes géniaux, c'est parce qu'ils auraient été gâchés par leurs parents. Résultat: devenus parents à leur tour, ils cherchent à donner ce qu'il y a de mieux pour leurs enfants afin que ces derniers ne leur reprochent rien plus tard. Mais à vouloir trop bien faire, ils finissent par faire très mal.

Qu'entendez-vous par là?

J'ai le sentiment que ce qui caractérise les parents d'aujourd'hui est de chercher à se faire aimer de leurs enfants, à tout prix. Du coup, ils ont du mal à poser des limites, à sévir, à frustrer, à jouer leur rôle d'adultes. Le message que j'essaie de faire passer auprès des parents, depuis une dizaine d'années, est le suivant: «Débrouillez-vous pour vous aimer l'un l'autre, père et mère, et cessez de casser votre couple aux premiers conflits. Quand vous serez bien ensemble, l'amour de vos enfants suivra bien.»

Chercher à se faire aimer de ses enfants est-elle une mauvaise quête?

L'amour qui circule dans la famille est évidemment une richesse. Mais quoi que les parents donnent ou acceptent, viendra forcément le jour où leurs enfants les détesteront. C'est un passage obligé pour grandir, s'affranchir des premiers liens affectifs et intégrer sa génération. Il est donc illusoire d'investir tant dans l'amour de ses enfants. L'amour que chacun est en droit d'attendre, c'est auprès de son conjoint qu'on doit le chercher.

C'est quoi un «parent»?

Le mot «parent» comprend trois facettes. Il y a d'abord le parent géniteur qui donne la vie et parfois quelques éléments biographiques. C'est la part la moins importante du mot, puisqu'il arrive que ce parent le devienne à la suite d'un accident de parcours: problème de contraception, viol... Ensuite, il y a le parent social. C'est celui qui est responsable socialement de l'enfant: il lui donne un nom, un héritage familial. Enfin, il y a le parent fonctionnel, l'éleveur, j'aime beaucoup ce mot, qui éduque l'enfant et transforme le petit d'homme impuissant et immature en un adulte responsable et autonome.

Père et mère ont-ils des fonctions équivalentes?

Non, pas du tout. La fonction maternelle, c'est l'enveloppe initiale de la vie. Un nouveau-né arrive au monde avec, dans ses bagages sensoriels, la voix, les odeurs et les goûts de sa mère. Au bout de huit heures de vie, il est capable de connaître sa mère sur photo, alors qu'il ne l'avait jamais vue auparavant. C'est bien la preuve d'un lien transnatal entre la mère et l'enfant. La vie intra-utérine, où, relié à sa mère, il n'a manqué de rien, laisse en lui une empreinte définitive. Dans le moindre de ses gestes, dans le moindre de ses actes, dans la moindre de ses paroles, qu'elle en ait ou non conscience, la mère ou celle qui en fait office représente pour l'enfant tout ce dont il a besoin: nourriture, tendresse, amour, etc.

Le père ne peut-il pas aussi être source de nourriture et d'amour?

Dans la réalité, oui, évidemment. Mais dans la construction psychologique de l'enfant, il intervient à un autre niveau. Revenons à notre petit enfant qui vient de naître et qui s'imagine que sa mère est sa source de vie. Il grandit, s'intéresse au monde environnant et remarque, au cours du troisième ou quatrième trimestre de son existence, que sa mère est insuffisante. Elle ne répond plus immédiatement à ses besoins. Il lui arrive d'avoir faim, de le manifester et de ne pas obtenir une réponse immédiate. Il réalise alors qu'elle pourrait suspendre les soins qu'elle lui prodigue. Du coup, la toute-puissance de sa mère s'impose à lui, et il mettra parfois sa vie à la résoudre. C'est là qu'intervient le père.

Comment s'y prend-il?

En étant important pour la mère! Il est celui dont la mère a besoin, notamment parce qu'elle l'aime. Or, remarquer que la mère est elle-même aliénée à un individu fait du bien à l'enfant. Cela lui permet de relativiser la toute-puissance maternelle. C'est ça, la fonction paternelle. Le père distrait la mère de son enfant: il empêche l'enfant d'être tout pour elle. Il réclame sa présence, son attention. Du coup, à cause du père, l'enfant va faire l'expérience d'un temps vide, sans bénéfice immédiat et sans plaisir. Sa mère va lui manquer, mais c'est ce manque qui va faire de lui un individu désirant. Et par la même occasion, le rendre libre.

Que se passe-t-il alors si la mère n'aime plus le père?

Un enfant n'a de père que celui désigné par la mère! Les mères ont donc dans ce dispositif un pouvoir immense: celui de revenir toute leur vie sur leur inclination et leur amour pour le père. Elles peuvent à tout moment chasser le père de la place qu'il occupe.

Que se passe-t-il quand le couple parental se sépare?

Quand il n'y a plus d'amour, que le couple se sépare et que la mère obtient la garde de ses enfants - c'est le plus courant -, l'enfant est alors confronté à la toute-puissance de sa mère. Le père conserve le côté géniteur et social de son titre, mais il perd sa fonction d'éducateur, qui sera assumée par le nouvel homme que la mère va investir.

Le père n'est-il donc pas irremplaçable?

La caractéristique de la fonction paternelle est qu'elle peut être exercée par une quantité phénoménale d'individus ou d'institutions. Tout ce qui vient dire «non» à la mère fait partie de la fonction paternelle. C'est pour cela que, malgré le tour qu'ont pris nos sociétés, où le divorce est si répandu, nos enfants ne sont pas devenus complètement fous! Le père est celui qui protège l'enfant contre la tentation de fusion de la mère.

Cette triangulation familiale que vous analysez devrait exister jusqu'à quel âge, pour que l'enfant se développe bien?

Je vous arrête tout de suite. Rien ne se joue avant un âge ou un autre. Ou alors disons que cela se joue avant même que la grand-mère ait rencontré le grand-père! Nous sommes confrontés à des histoires qui se prolongent génération après génération et qui vont aller dans un seul sens: démolir ou accepter les correctifs qu'apporte la vie des enfants. C'est une chance pour les humains d'avoir deux individus pour faire un. Chacune de ces deux histoires peut être corrigée par l'autre. Et le parcours impulsé par ces deux histoires est corrigible la vie durant.

Vous voulez dire qu'on ne choisit pas son conjoint au hasard?

En effet! Homme comme femme, personne ne choisit son partenaire différent de sa propre mère. C'est à partir de sa mère que l'on fabrique la matrice de tout amour. Par exemple, nous passons notre vie conjugale à l'affût du moindre effet de souffrance que nous avons connu avec notre mère et à rentrer en conflit avec notre partenaire qui nous le fait revivre. Les conflits conjugaux nous permettent de vider nos lourdes besaces de l'enfance. Ces conflits entraînent en général des scènes, de la violence verbale, et si on les prend au pied de la lettre, cela peut aboutir à la rupture.

Ne faut-il pas les prendre au pied de la lettre?

Une union durable passe par-dessus les dissensions. Malheureusement, aujourd'hui on est dans le court terme pour tout: politique, travail, amour. On est pressé d'accumuler du plaisir comme si on allait mourir demain. La moyenne de vie en Europe a augmenté de vingt-cinq ans en un demi-siècle et pourtant nous n'avons jamais eu autant peur de la mort. Cette apologie du plaisir immédiat, cette incapacité à supporter la contrariété, le manque, est le signe d'une nostalgie extraordinaire de l'amour maternel. C'est comme si nous demandions à nos sociétés d'être des mères. Comment s'étonner dès lors que nous ayons des enfants tyrans qui réclament tout, tout de suite.

Vous les trouvez ainsi, les enfants?

Ils le sont de plus en plus, parce qu'ils sont élevés de telle manière qu'ils associent chaque seconde à une accumulation de plaisirs. Quand il n'y a pas de plaisir, le temps qui s'écoule leur paraît menaçant et c'est comme s'ils se sentaient en danger de mort. Ils sont dans la hargne et la violence à exiger tout, tout de suite. Et souvent, ils l'obtiennent. Mais s'ils ont tout, tout de suite, que leur restera-t-il à désirer plus tard? Qu'est-ce qui les motivera dans l'existence? Qu'est-ce qui leur donnera envie d'apprendre, de se former, de travailler?

C'est pour cela que vous demandez au père de reprendre du pouvoir au sein de la famille? Pour dire non? Frustrer?

Toute mon oeuvre a été construite autour de cette notion, la place du père, afin de montrer combien elle est importante. Mais cette place ne peut pas être prise s'il n'y a pas un soutien sociétal. Ce qui est le cas. En France, le père ne transmettra plus obligatoirement son nom à son enfant, car les parents pourront choisir de donner à leur enfant le nom de la mère, du père ou des deux parents. Certaines femmes trouvent que c'est un progrès. Mais je leur pose la question: «Pourquoi votre enfant n'aurait-il pas droit au nom de son père tout comme vous avez eu droit au nom du vôtre! Parce que si vous donnez votre nom, ce n'est jamais que le nom de votre père!» Or, le père est important dans la construction psychologique de l'enfant. Reconnaissons-le et ne nous trompons pas de débat. Celui de l'égalité homme/femme n'a rien à faire là!

Par rapport à vos confrères, quelle pierre pensez-vous avoir apportée?

C'est une question difficile. J'ai suivi un chemin entre deux chaises. Mes collègues pédiatres disent que je fais autre chose que de la pédiatrie. Mes collègues psy estiment que je ne fais pas de psy. Je suis disqualifié de chaque côté. Il me semble pourtant que j'ai apporté un éclairage au public. Mes livres diffusent des messages. Quand je fais des conférences, je le vois bien aux gens qui se pressent vers moi. Je dirais que je n'ai rien fait d'autre que traduire, dans un langage accessible à chacun, les données merveilleuses de la psychanalyse. J'ai été un traducteur.

1937. Naissance en Libye. Aldo Naouri est le benjamin d'une fratrie de dix enfants. 1942. Fuite en Algérie. Les Naouri, juifs installés depuis trois générations en Libye, seront sauvés par le passeport français d'un arrière-grand-père et peuvent s'exiler en Algérie, alors colonie française.

1957-1965. Etudes de médecine en France à Besançon et Paris. Aldo Naouri se spécialise dans la pédiatrie et obtient un certificat de psychologie de l'enfant. «Pourquoi cette spécialité? Je garde de l'enfance un merveilleux souvenir.» Lorsque la guerre d'indépendance de l'Algérie éclate, il héberge sa famille dans sa chambre d'étudiant.

1966. Ouverture d'un cabinet de pédiatre à Paris. «J'avais 29 ans, j'étais un gamin!»

1973. Psychanalyse lacanienne. «Cela m'a permis de faire évoluer mon travail. D'amener les parents à aller au-delà de leurs demandes. Exemple: se demander pourquoi leur enfant pleure la nuit plutôt que réclamer à son pédiatre des tuyaux prêts à l'emploi.» Aldo Naouri est marié et a trois enfants, deux filles et un garçon, dont l'écrivain Agnès Desarthe et le baryton Laurent Naouri.

Ex Coopération N°52, 22.12.2004, Propos recueillis à Paris par Véronique Châtel

À lire

Comme une oeuvre

L'enfant porté (1982, Seuil). Ce livre a été écrit pour répondre à une question essentielle dans la pratique d'Aldo Naouri: «Que peut faire la psychanalyse pour la pédiatrie?» Il marque le début d'une oeuvre.

Une place pour le père (1985, Seuil).

L'enfant bien portant (1993, Seuil, réédité en 1999).

Le couple et l'enfant (1995, Odile Jacob).

Les filles et leurs mères (1998, Odile Jacob).

Questions d'enfants, avec Brigitte Thévenot (1999, Odile Jacob).

Aldo Naouri