Dernière mise à jour : 27/01/2005

 

L'équivalence parentale

Conférence du 8 octobre 1999, Parentraide, Fribourg,
par Hans Lehmann

 

Par souci d'honnêteté intellectuelle, nous vous invitons à lire aussi l'article, ainsi que la toute nouvelle prise de conscience sur l'importance de la biparentalité

L'enfant étant le centre d'intérêt de la problématique de l'équivalence parentale, il est nécessaire en premier lieu de reconnaître que la nature l'a doté de deux parents. Ce n'est certainement pas par hasard, ni sans raisons. L'enfant doit pouvoir en apprendre tout ce qui est utile à sa survie et à son développement. Dans ce sens, la qualité de la réponse donnée par l'entourage à son besoin d'attachement se révèle être un des facteurs fondamentaux de cet "apprentissage". Bien des chercheurs ont pu confirmer ce besoin et ont déterminé la manière dont il doit être comblé : l'enfant a besoin d'amour, de vérité, et d'une dose d'affection variable et individualisée.

D'abord et avant tout, il est essentiel de se mettre d'accord sur la signification que je prête aux mots que j'utilise. L'expression "équivalence parentale" véhicule pour moi l'idée que les deux parents ont la même importance pour l'enfant, chacun dans sa différence. Sur le plan de la société, dans notre pays, l'égalité en droits de l'homme et de la femme est reconnue depuis le vote du 14 juin 1981. Je me demande alors si, par déduction, on pourrait envisager aussi une égalité entre père et mère. Dans la perspective sociale actuelle, force nous est de constater que nous en sommes très loin. De ce fait, il devient nécessaire de distinguer l'aspect juridique lié une situation "sociétale" de l'aspect relationnel concernant la vie de l'enfant.

Les normes sociales auxquelles nous nous référons sont fondées sur des principes difficilement contournables. Notre culture occidentale maintient l'idée, qui me paraît discutable, de l'existence de liens privilégiés entre une mère et son enfant. Je ne remets pas en question l'existence des liens mère-enfant, ils sont indéniables. A ce propos d'ailleurs, de nombreux chercheurs ont décrit cette expérience existentielle unique pour la femme, qu'est celle de devenir mère. Là où je ne suis plus d'accord, c'est de dire que les liens mère-enfant sont privilégiés par rapport aux liens père-enfant qui seraient secondaires. Selon moi, les liens mère-enfant sont privilégiés dans la mesure où nous les décrétons comme tels, en nous basant sur les traditions et les habitudes sociales qui veulent que le père travaille alors que la mère s'occupe de l'enfant. Si l'on se réfère à cette situation, il est évident que l'enfant développera un attachement plus grand avec sa mère. Non pas parce qu'elle est mère, mais parce que c'est elle qui est là pour lui. A ce sujet, André Haynal, professeur de psychiatrie à l'Université de Genève, précise, dans un article intitulé Le défi de la paternité, (1989, p.1024) "qu'il n'est tout simplement pas vrai puisque cela ne correspond pas du tout aux observations que l'enfant, au-delà des premiers jours ou des premières semaines, serait tout à fait absorbé par une relation "duale" avec la mère; au contraire, il prend très rapidement conscience des tierces personnes, dont le père s'il vit avec la mère, les frères et soeurs, et d'ailleurs aussi de l'entourage inanimé." On voit donc très bien que la mère n'a pas l'exclusivité.

Dans un pays voisin, des enfants naissent "sous X", sans père ni mère. L'adoption leur offre la possibilité de grandir et de s'épanouir en recevant de personnes sans liens biologiques, - et néanmoins auxquelles ils peuvent s'attacher -, leur dose d'affection. J'en conclus que "liens biologiques" ne signifient pas pour autant "liens affectifs" et inversement. En France, ces dix dernières années, la constatation des nombreux phénomènes de rejet de l'enfant par la mère au moment de l'accouchement a fait naître une toute nouvelle profession : "maternologue". La mise sur pied d'une forme de soutien maternel s'est révélée plus que nécessaire et ce, dans l'intérêt de l'enfant. A l'heure actuelle, sur 750 000 naissances par an, 75 000 nouveau-nés sont concernés. En découvrant ces chiffres étonnants, on peut penser que les changements, qu'ils soient physiologiques, psychologiques, ou hormonaux, qui préparent la mère à accueillir son enfant ont un sens uniquement dans la mesure où elle a envie de le recevoir. De la même manière, le père "s'ouvre" à son enfant seulement s'il le désire et s'il l'attend. Pour chacun des parents, les liens affectifs avec l'enfant ne pré-existent pas à la relation, mais ils se construisent à travers elle.

Mais revenons à ce phénomène inquiétant. Quelles réflexions et hypothèses pouvons-nous élaborer au vu de cette attitude de rejet ? Ces mères sont-elles à blâmer ? A-t-on le droit de leur jeter la pierre ? Quelles références ont-elles eues ? Ont-elles eu le privilège de connaître un début de vie "équilibré affectivement" par la présence de leurs deux parents ? Les questions sont nombreuses. Néanmoins, je vais essayer de vous donner quelques éléments de réponse.

Commençons par le début. Les histoires des couples relatées au travers d'entretiens montrent à quel point les attentes de l'homme et celles de la femme, dans la constitution du couple, sont liées au vécu émotionnel de l'enfance de chacun. Si ce vécu a été équilibré, il va de soi que chacun des parents souhaite le répéter. En revanche, s'il y a eu déséquilibre chez l'un ou l'autre des partenaires, la répétition risque de faire naître des problèmes et des tensions. Yvon Gauthier, professeur de psychiatrie à l'Université de Montréal, pédopsychiatre et co-auteur de Devenir père, devenir mère, écrit, en se basant sur des recherches récentes, que "la qualité de l'attachement vécu entre parent et enfant se transmet d'une génération à l'autre." (Fornagy et al., 1993; Benoit et Parker, 1994; cité par Y. Gauthier, 1999, p.57) Selon lui, "il y aurait donc une continuité entre qualité de l'attachement et capacité à prendre soin." Dans ce même ordre d'idée, Jacques Salomé, formateur en relations humaines, écrit, dans Parle-moi, j'ai des choses à te dire (1995, p.171) : "Les attentes et les revendications à l'égard du conjoint sont souvent le reflet de frustrations venant de l'enfance que l'autre doit réparer." Mais alors, de quoi peut bien provenir cette frustration ? Personnellement, j'émets les hypothèses suivantes :

L'enfant n'a pas été désiré ; il est un "accident".

L'enfant a été désiré seulement par un membre du couple.

L'enfant n'a pu s'attacher qu'à l'un des parents, l'autre étant dans l'incapacité de répondre à sa demande.

L'enfant vit avec l'impression d'avoir été abandonné par l'un ou l'autre de ses parents.

L'enfant ne rencontre pas assez souvent l'un des parents du fait de l'organisation sociale du couple.

Cette liste est évidemment loin d'être exhaustive. La dernière hypothèse soulève néanmoins plusieurs aspects liés au fonctionnement de notre société. Dans les couples actuels, il est évident que les hommes se sentent encore chargés d'une fonction économique. Dans Pères, Mères, Enfants, Christine Castelain-Meunier, sociologue, chercheuse au CNRS et spécialiste des rapports hommes-femmes, écrit : "L'affirmation de soi par la réussite professionnelle reste, dans les mentalités et les pratiques, l'apanage de l'homme." (1998, p.52). Avoir une bonne place, au niveau professionnel, reste la condition nécessaire pour assumer cette fonction, et donc fonder une famille et en assurer les charges. Dans le chapitre du Code Civil Suisse (1972, p.159) concernant les effets généraux du mariage, l'article 160 datant de 1907 précisait : "Le mari est le chef de l'union conjugale. Il choisit la demeure commune et pourvoit convenablement à l'entretien de la femme et des enfants." Depuis 1988, hommes et femmes se trouvent à égalité. "Les époux choisissent ensemble la demeure commune". (Art. 162 CCS) "Mari et femme contribuent, chacun selon ses facultés, à l'entretien convenable de la famille. Ils conviennent de la façon dont chacun apporte sa contribution, notamment par des prestations en argent, son travail au foyer, les soins qu'ils vouent aux enfants ou l'aide qu'il prête à son conjoint dans sa profession ou son entreprise. Ce faisant, ils tiennent compte des besoins de l'union conjugale et de leur situation personnelle." (Art. 163 CCS) Dans notre société, cette fonction correspond à l'aspect rationnel, objectif, normatif… Et même comme on vient de le voir, elle représentait, jusqu'à il y a peu, une obligation légale. C'est la fonction traditionnelle de l'homme "pourvoyeur".

Malheureusement, trop souvent on a tendance à mettre de côté l'aspect subjectif, irrationnel, affectif… Tout être humain a un profond besoin d'attachement. C'est indéniable. Est-ce logique, raisonnable ? Si ce besoin n'est pas satisfait, l'individu cherchera par tous les moyens à en avoir des bribes ou des substituts. Enfant, il sera capable de s'adapter à l'environnement dont il dépend ou d'attirer l'attention de son entourage par des sourires ou de la provocation. Adulte, il deviendra possessif, cherchera l'exclusivité, s'exprimera par la violence…;

Selon moi, il est indispensable d'offrir à l'enfant qui va naître ce qui nous paraît à tous le plus naturel, deux parents. Cette présence conjointe dès la naissance et pendant une certaine durée lui permettra d'élaborer une base solide. Dans cette optique, chaque parent pourrait participer aux soins de l'enfant. Le terme de soins est ici à saisir au sens large du terme. Gérard Poussin, professeur en psychologie clinique à l'Université de Grenoble, dans Psychologie de la fonction parentale (1993, p.121) distingue à ce sujet les rôles parentaux de la fonction parentale. Il écrit : "Il s'agit ici du problème pour un enfant d'avoir des parents qui, d'une part, le nourrissent et le protègent (rôles parentaux) et qui, d'autre part, l'aident à constituer sa propre personnalité à travers les images parentales qui lui sont proposées (fonction parentale)". Il poursuit en insistant sur l'importance de la présence de chacun des parents auprès du jeune enfant en écrivant "qu'il est périlleux de séparer la mère de l'enfant à cette période, ou au contraire bénéfique de favoriser les échanges entre elle et le bébé." (p.126) Puis il souligne immédiatement que "l'importance d'une relation proche dès la naissance est également valable pour le père, quoique de manière moindre : plus précocement le père s'occupe de l'enfant, plus son rôle est important par la suite. Cela développe en outre chez lui un plus grand attachement à l'enfant." (p.126)

S'inspirant de ces idées, on peut penser que c'est de cette double présence que dépendra l'équilibre subjectif et irrationnel de l'enfant. L'empreinte affective offerte à l'enfant par ses deux parents aura une influence équilibrante pour son développement. Et au-delà de ça, cette participation conjointe aura également une action structurante sur le couple, chacun se sentant valorisé dans sa différence. Il n'est pas question de déterminer lequel des deux sera le plus "maternant". Chaque parent doit pouvoir apporter sa complémentarité à l'éducation de l'enfant, conformément à ce que la biologie a prévu et pas nécessairement comme la culture économique ou sociale le prescrit. Les travaux de Yogman (1982, cité par G. Poussin, 1993, p.127) montrent à ce propos que "les échanges sont aussi riches avec le père qu'avec la mère, mais qu'ils sont de nature différente et apportent ainsi à l'enfant des stimulations plus diversifiées." Dans ce double rapport, l'enfant trouvera alors le respect qu'il mérite ainsi que les éléments nécessaires à son épanouissement.

Tenant compte de ces divers éléments, la conclusion semble évidente. Dans Sous le signe du lien (1989), Boris Cyrulnik, neurologue, psychiatre et professeur d'éthologie humaine, intitule un chapitre : "L'enfant de personne, c'est presque personne." Ce titre me paraît très significatif. L'enfant a de plus grandes chances de s'épanouir et de devenir quelqu'un s'il reçoit de l'attention et de l'affection de deux parents. Mais par-dessus tout, l'enfant a besoin d'être reconnu dans son individualité par ses deux parents. Gérard Poussin dit à ce sujet (1993, p.172) que "Ce que les parents doivent avant tout à leur enfant est bien le respect de sa double filiation qui l'élève à la dignité d'un être unique en même temps qu'il est lié, par son appartenance aux deux lignées : paternelle et maternelle, à ce qui fait l'essence de l'espèce humaine." Dans ce sens, il y a d'immenses avantages, pour l'ensemble de notre société, de modifier les règles établies et en vigueur jusqu'à présent.

Petit à petit, les choses évoluent. Des changements importants se sont produits au cours des dernières décennies dans l'image que se font les pères de leur fonction. D'après une étude de Le Camus, rapportée par Yvon Gauthier : "Certains pères croient même que les sociétés modernes tiennent pour acquise l'apparition d'un rôle presque aussi important pour le père que pour la mère." (1995, cité par Y. Gauthier, 1999, p.57). Il poursuit en disant que : "Ce changement implique pour le père le passage d'un rôle de pourvoyeur à celui de "nourrissant" au plan relationnel et émotionnel et pose le problème du temps consacré à l'enfant en fonction de la carrière – question de plus en plus pressante pour la mère aussi. Le problème principal pour le nouveau père est celui de se libérer d'une image négative de père absent, ou seulement pourvoyeur, pour développer une image, plus moderne, d'un père s'occupant activement d'un nourrisson, souvent dans une image de contre-identification avec l'image paternelle de son enfance." (Gauthier, 1999, p.57). Et pourtant, en 1998 encore, Christine Castelain-Meunier (1998, p.34) écrit qu'à l'heure actuelle, "Hommes et femmes ont des difficultés à ajuster leurs relations au fil des changements qui ponctuent leur vie, et dans un contexte où persistent, voire s'accentuent, les inégalités. (…) Favoriser, encourager l'égalité par des politiques clairement définies pourraient contribuer à minimiser ces effets." Il reste donc passablement de pain sur la planche.

Dans cette optique de préserver l'épanouissement de l'homme et celui de la femme au travers de la profession - chacun sait aujourd'hui que de plus en plus de femmes cherchent à maintenir une activité extérieure au foyer familial -, un partage des tâches éducatives doit pouvoir se construire afin de maintenir l'équilibre entre sphère privée et sphère professionnelle. Dans ce contexte,

  • un congé parental pour chacun des parents au moment de la naissance de l'enfant se révèle être un "outil" indispensable.
  • Il serait même souhaitable de faciliter un plan de carrière couvrant la période parentale par un travail à temps partiel (de 50% à 90%) pour chacun des parents jusqu'à l'entrée de l'enfant à l'école.

N'oublions pas que le point de vue de la société vis-à-vis de l'enfant a largement évolué au cours de ces cinq dernières décennies. En 1947, la Charte de l'enfant a été signée. En 1989, l'ONU a établi la Convention relative aux droits de l'enfant, que la Suisse a ratifiée en mars 1997, rejoignant ainsi 190 autres pays. Désormais, l'enfant est devenu sujet de droit. Il n'est donc plus un objet appartenant à l'un ou l'autre des parents. Ces derniers ont la responsabilité de son éducation. La Convention stipule que "les Etats parties reconnaissant que l'enfant, pour l'épanouissement harmonieux de sa personnalité doit grandir dans le milieu familial, dans un climat de bonheur, d'amour et de compréhension, s'emploient de leur mieux à assurer la reconnaissance du principe selon lequel les deux parents ont une responsabilité commune pour ce qui est d'élever l'enfant et d'assurer son développement." (Art. 18) En outre, l'article 9 précise que "les Etats parties respectent le droit de l'enfant séparé de ses deux parents ou de l'un d'eux d'entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à l'intérêt supérieur de l'enfant."

C'est à la société d'adapter sa manière de penser pour permettre aux parents de remplir cette tâche dans les meilleures conditions. Pour l'enfant, mère et père sont équivalents dans leurs différences.