| Par
souci d'honnêteté intellectuelle, nous vous invitons
à lire aussi l'article,
ainsi que la toute nouvelle prise de conscience
sur l'importance de la biparentalité
L'enfant
étant le centre d'intérêt de la problématique
de l'équivalence parentale, il est nécessaire
en premier lieu de reconnaître que la nature l'a doté
de deux parents. Ce n'est certainement pas par hasard, ni
sans raisons. L'enfant doit pouvoir en apprendre tout ce qui
est utile à sa survie et à son développement.
Dans ce sens, la qualité de la réponse donnée
par l'entourage à son besoin d'attachement se révèle
être un des facteurs fondamentaux de cet "apprentissage".
Bien des chercheurs ont pu confirmer ce besoin et ont déterminé
la manière dont il doit être comblé :
l'enfant a besoin d'amour, de vérité, et d'une
dose d'affection variable et individualisée.
D'abord
et avant tout, il est essentiel de se mettre d'accord sur
la signification que je prête aux mots que j'utilise.
L'expression "équivalence parentale" véhicule
pour moi l'idée que les deux parents ont la même
importance pour l'enfant, chacun dans sa différence.
Sur le plan de la société, dans notre pays,
l'égalité en droits de l'homme et de la femme
est reconnue depuis le vote du 14 juin 1981. Je me
demande alors si, par déduction, on pourrait envisager
aussi une égalité entre père et mère.
Dans la perspective sociale actuelle, force nous est de constater
que nous en sommes très loin. De ce fait, il devient
nécessaire de distinguer l'aspect juridique lié
une situation "sociétale" de l'aspect relationnel
concernant la vie de l'enfant.
Les
normes sociales auxquelles nous nous référons
sont fondées sur des principes difficilement contournables.
Notre culture occidentale maintient l'idée,
qui me paraît discutable, de l'existence de liens privilégiés
entre une mère et son enfant. Je ne remets
pas en question l'existence des liens mère-enfant,
ils sont indéniables. A ce propos d'ailleurs, de nombreux
chercheurs ont décrit cette expérience existentielle
unique pour la femme, qu'est celle de devenir mère.
Là où je ne suis plus d'accord, c'est de dire
que les liens mère-enfant sont privilégiés
par rapport aux liens père-enfant qui seraient secondaires.
Selon moi, les liens mère-enfant sont privilégiés
dans la mesure où nous les décrétons
comme tels, en nous basant sur les traditions et les habitudes
sociales qui veulent que le père travaille alors que
la mère s'occupe de l'enfant. Si l'on se réfère
à cette situation, il est évident que l'enfant
développera un attachement plus grand avec sa mère.
Non pas parce qu'elle est mère, mais parce
que c'est elle qui est là pour lui. A ce sujet,
André Haynal, professeur de psychiatrie à l'Université
de Genève, précise, dans un article intitulé
Le défi de la paternité, (1989, p.1024) "qu'il
n'est tout simplement pas vrai puisque cela ne correspond
pas du tout aux observations que l'enfant, au-delà
des premiers jours ou des premières semaines, serait
tout à fait absorbé par une relation "duale"
avec la mère; au contraire, il prend très rapidement
conscience des tierces personnes, dont le père s'il
vit avec la mère, les frères et soeurs, et d'ailleurs
aussi de l'entourage inanimé." On voit donc très
bien que la mère n'a pas l'exclusivité.
Dans
un pays voisin, des enfants naissent "sous X", sans
père ni mère. L'adoption leur offre la possibilité
de grandir et de s'épanouir en recevant de personnes
sans liens biologiques, - et néanmoins auxquelles ils
peuvent s'attacher -, leur dose d'affection. J'en conclus
que "liens biologiques" ne signifient pas pour autant
"liens affectifs" et inversement. En France,
ces dix dernières années, la constatation des
nombreux phénomènes de rejet de l'enfant par
la mère au moment de l'accouchement a fait naître
une toute nouvelle profession : "maternologue".
La mise sur pied d'une forme de soutien maternel s'est révélée
plus que nécessaire et ce, dans l'intérêt
de l'enfant. A l'heure actuelle, sur 750 000 naissances par
an, 75 000 nouveau-nés sont concernés.
En découvrant ces chiffres étonnants, on peut
penser que les changements, qu'ils soient physiologiques,
psychologiques, ou hormonaux, qui préparent la mère
à accueillir son enfant ont un sens uniquement dans
la mesure où elle a envie de le recevoir. De la même
manière, le père "s'ouvre" à
son enfant seulement s'il le désire et s'il l'attend.
Pour chacun des parents, les
liens affectifs avec l'enfant ne pré-existent pas à
la relation, mais ils se construisent à travers elle.
Mais
revenons à ce phénomène inquiétant.
Quelles réflexions et hypothèses pouvons-nous
élaborer au vu de cette attitude de rejet ? Ces mères
sont-elles à blâmer ? A-t-on le droit de leur
jeter la pierre ? Quelles références ont-elles
eues ? Ont-elles eu le privilège de connaître
un début de vie "équilibré affectivement"
par la présence de leurs deux parents ? Les questions
sont nombreuses. Néanmoins, je vais essayer de vous
donner quelques éléments de réponse.
Commençons
par le début. Les histoires des couples relatées
au travers d'entretiens montrent à quel point les attentes
de l'homme et celles de la femme, dans la constitution du
couple, sont liées au vécu émotionnel
de l'enfance de chacun. Si ce vécu a été
équilibré, il va de soi que chacun des parents
souhaite le répéter. En revanche, s'il
y a eu déséquilibre chez l'un ou l'autre des
partenaires, la répétition risque de faire naître
des problèmes et des tensions. Yvon Gauthier,
professeur de psychiatrie à l'Université de
Montréal, pédopsychiatre et co-auteur de Devenir
père, devenir mère, écrit, en se basant
sur des recherches récentes, que "la qualité
de l'attachement vécu entre parent et enfant se transmet
d'une génération à l'autre." (Fornagy
et al., 1993; Benoit et Parker, 1994; cité par Y. Gauthier,
1999, p.57) Selon lui, "il y aurait donc une continuité
entre qualité de l'attachement et capacité à
prendre soin." Dans ce même ordre d'idée,
Jacques Salomé, formateur en relations humaines, écrit,
dans Parle-moi, j'ai des choses à te dire (1995, p.171)
: "Les attentes et les revendications à
l'égard du conjoint sont souvent le reflet de frustrations
venant de l'enfance que l'autre doit réparer."
Mais alors, de quoi peut bien provenir cette frustration ?
Personnellement, j'émets les hypothèses suivantes
:
L'enfant
n'a pas été désiré ; il est un
"accident".
L'enfant
a été désiré seulement par un
membre du couple.
L'enfant
n'a pu s'attacher qu'à l'un des parents, l'autre étant
dans l'incapacité de répondre à sa demande.
L'enfant
vit avec l'impression d'avoir été abandonné
par l'un ou l'autre de ses parents.
L'enfant
ne rencontre pas assez souvent l'un des parents du fait de
l'organisation sociale du couple.
Cette
liste est évidemment loin d'être exhaustive.
La dernière hypothèse soulève néanmoins
plusieurs aspects liés au fonctionnement de notre société.
Dans les couples actuels, il est évident que les hommes
se sentent encore chargés d'une fonction économique.
Dans Pères, Mères, Enfants, Christine Castelain-Meunier,
sociologue, chercheuse au CNRS et spécialiste des rapports
hommes-femmes, écrit : "L'affirmation de soi par
la réussite professionnelle reste, dans les mentalités
et les pratiques, l'apanage de l'homme." (1998, p.52).
Avoir une bonne place, au niveau professionnel, reste la condition
nécessaire pour assumer cette fonction, et donc fonder
une famille et en assurer les charges. Dans le chapitre du
Code Civil Suisse (1972, p.159) concernant les effets généraux
du mariage, l'article 160 datant de 1907 précisait
: "Le mari est le chef de l'union conjugale. Il choisit
la demeure commune et pourvoit convenablement à l'entretien
de la femme et des enfants." Depuis 1988, hommes et femmes
se trouvent à égalité. "Les époux
choisissent ensemble la demeure commune". (Art. 162 CCS)
"Mari et femme contribuent, chacun selon ses facultés,
à l'entretien convenable de la famille. Ils conviennent
de la façon dont chacun apporte sa contribution, notamment
par des prestations en argent, son travail au foyer, les soins
qu'ils vouent aux enfants ou l'aide qu'il prête à
son conjoint dans sa profession ou son entreprise. Ce faisant,
ils tiennent compte des besoins de l'union conjugale et de
leur situation personnelle." (Art. 163 CCS) Dans notre
société, cette fonction correspond à
l'aspect rationnel, objectif, normatif… Et même
comme on vient de le voir, elle représentait, jusqu'à
il y a peu, une obligation légale. C'est la fonction
traditionnelle de l'homme "pourvoyeur".
Malheureusement,
trop souvent on a tendance à mettre de côté
l'aspect subjectif, irrationnel, affectif… Tout
être humain a un profond besoin d'attachement.
C'est indéniable. Est-ce logique, raisonnable ? Si
ce besoin n'est pas satisfait, l'individu cherchera par tous
les moyens à en avoir des bribes ou des substituts.
Enfant, il sera capable de s'adapter à l'environnement
dont il dépend ou d'attirer l'attention de son entourage
par des sourires ou de la provocation. Adulte, il deviendra
possessif, cherchera l'exclusivité, s'exprimera par
la violence…;
Selon
moi, il est indispensable d'offrir à l'enfant qui va
naître ce qui nous paraît à tous le plus
naturel, deux parents. Cette présence conjointe dès
la naissance et pendant une certaine durée lui permettra
d'élaborer une base solide. Dans cette optique, chaque
parent pourrait participer aux soins de l'enfant. Le terme
de soins est ici à saisir au sens large du terme. Gérard
Poussin, professeur en psychologie clinique à l'Université
de Grenoble, dans Psychologie de la fonction parentale (1993,
p.121) distingue à ce sujet les rôles
parentaux de la fonction parentale. Il écrit
: "Il s'agit ici du problème pour un enfant d'avoir
des parents qui, d'une part, le nourrissent et le
protègent (rôles parentaux) et qui,
d'autre part, l'aident à constituer sa propre
personnalité à travers les images parentales
qui lui sont proposées (fonction parentale)".
Il poursuit en insistant sur l'importance de la présence
de chacun des parents auprès du jeune enfant en écrivant
"qu'il est périlleux de séparer la mère
de l'enfant à cette période, ou au contraire
bénéfique de favoriser les échanges entre
elle et le bébé." (p.126) Puis il souligne
immédiatement que "l'importance d'une relation
proche dès la naissance est également valable
pour le père, quoique de manière moindre : plus
précocement le père s'occupe de l'enfant, plus
son rôle est important par la suite. Cela développe
en outre chez lui un plus grand attachement à l'enfant."
(p.126)
S'inspirant
de ces idées, on peut penser que c'est de cette double
présence que dépendra l'équilibre subjectif
et irrationnel de l'enfant. L'empreinte affective offerte
à l'enfant par ses deux parents aura une influence
équilibrante pour son développement. Et au-delà
de ça, cette participation conjointe aura également
une action structurante sur le couple, chacun se sentant valorisé
dans sa différence. Il n'est pas question de déterminer
lequel des deux sera le plus "maternant". Chaque
parent doit pouvoir apporter sa complémentarité
à l'éducation de l'enfant, conformément
à ce que la biologie a prévu et pas nécessairement
comme la culture économique ou sociale le prescrit.
Les travaux de Yogman (1982, cité par G. Poussin, 1993,
p.127) montrent à ce propos que "les échanges
sont aussi riches avec le père qu'avec la mère,
mais qu'ils sont de nature différente et apportent
ainsi à l'enfant des stimulations plus diversifiées."
Dans ce double rapport, l'enfant trouvera alors le respect
qu'il mérite ainsi que les éléments nécessaires
à son épanouissement.
Tenant
compte de ces divers éléments, la conclusion
semble évidente. Dans Sous le signe du lien (1989),
Boris Cyrulnik, neurologue, psychiatre et professeur d'éthologie
humaine, intitule un chapitre :
"L'enfant de personne, c'est presque personne."
Ce titre me paraît très significatif. L'enfant
a de plus grandes chances de s'épanouir et de devenir
quelqu'un s'il reçoit de l'attention et de l'affection
de deux parents. Mais par-dessus tout, l'enfant a besoin d'être
reconnu dans son individualité par ses deux parents.
Gérard Poussin dit à ce sujet (1993, p.172)
que "Ce que les parents doivent avant tout à leur
enfant est bien le respect de sa double filiation qui l'élève
à la dignité d'un être unique en même
temps qu'il est lié, par son appartenance aux deux
lignées : paternelle et maternelle, à ce qui
fait l'essence de l'espèce humaine." Dans ce sens,
il y a d'immenses avantages, pour l'ensemble de notre société,
de modifier les règles établies et en vigueur
jusqu'à présent.
Petit
à petit, les choses évoluent. Des changements
importants se sont produits au cours des dernières
décennies dans l'image que se font les pères
de leur fonction. D'après une étude de Le Camus,
rapportée par Yvon Gauthier : "Certains pères
croient même que les sociétés modernes
tiennent pour acquise l'apparition d'un rôle presque
aussi important pour le père que pour la mère."
(1995, cité par Y. Gauthier, 1999, p.57). Il poursuit
en disant que : "Ce changement implique pour
le père le passage d'un rôle de pourvoyeur à
celui de "nourrissant" au plan relationnel et émotionnel
et pose le problème du temps consacré
à l'enfant en fonction de la carrière –
question de plus en plus pressante pour la mère aussi.
Le problème principal pour le nouveau père est
celui de se libérer d'une image négative de
père absent, ou seulement pourvoyeur, pour développer
une image, plus moderne, d'un père s'occupant activement
d'un nourrisson, souvent dans une image de contre-identification
avec l'image paternelle de son enfance." (Gauthier, 1999,
p.57). Et pourtant, en 1998 encore, Christine Castelain-Meunier
(1998, p.34) écrit qu'à l'heure actuelle, "Hommes
et femmes ont des difficultés à ajuster leurs
relations au fil des changements qui ponctuent leur vie, et
dans un contexte où persistent, voire s'accentuent,
les inégalités. (…) Favoriser, encourager
l'égalité par des politiques clairement définies
pourraient contribuer à minimiser ces effets."
Il reste donc passablement de pain sur la planche.
Dans
cette optique de préserver l'épanouissement
de l'homme et celui de la femme au travers de la profession
- chacun sait aujourd'hui que de plus en plus de femmes cherchent
à maintenir une activité extérieure au
foyer familial -, un partage
des tâches éducatives doit pouvoir se construire
afin de maintenir l'équilibre entre sphère privée
et sphère professionnelle. Dans ce
contexte,
- un
congé parental pour chacun des parents au moment
de la naissance de l'enfant se
révèle être un "outil" indispensable.
- Il
serait même souhaitable de faciliter un plan
de carrière couvrant la période parentale
par un travail à temps partiel (de 50% à 90%)
pour chacun des parents jusqu'à l'entrée de
l'enfant à l'école.
N'oublions
pas que le point de vue de la société vis-à-vis
de l'enfant a largement évolué au cours de ces
cinq dernières décennies. En 1947, la Charte
de l'enfant a été signée. En 1989, l'ONU
a établi la Convention relative aux droits de l'enfant,
que la Suisse a ratifiée en mars 1997, rejoignant ainsi
190 autres pays. Désormais, l'enfant est devenu
sujet de droit. Il n'est donc plus un objet appartenant à
l'un ou l'autre des parents. Ces derniers ont la
responsabilité de son éducation. La
Convention stipule que "les Etats parties reconnaissant
que l'enfant, pour l'épanouissement harmonieux de sa
personnalité doit grandir dans le milieu familial,
dans un climat de bonheur, d'amour et de compréhension,
s'emploient de leur mieux à assurer la reconnaissance
du principe selon lequel les deux parents ont une responsabilité
commune pour ce qui est d'élever l'enfant et d'assurer
son développement." (Art. 18) En outre,
l'article 9 précise que "les Etats parties
respectent le droit de l'enfant séparé de ses
deux parents ou de l'un d'eux d'entretenir régulièrement
des relations personnelles et des contacts directs avec ses
deux parents, sauf si cela est contraire à l'intérêt
supérieur de l'enfant."
C'est
à la société d'adapter sa manière
de penser pour permettre aux parents de remplir cette tâche
dans les meilleures conditions. Pour l'enfant, mère
et père sont équivalents dans leurs différences.
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