Dernière mise à jour : 20/06/2007


«Esclaves» chinois sauvés grâce à Internet

 

CHINE. La police vient de démanteler cinq réseaux de travail forcé dans deux provinces du centre du pays. Une chaîne de télévision locale et le Web ont joué leur rôle.

Ils étaient vraisemblablement plusieurs milliers, enfermés, affamés, exploités dans des mines et des fabriques de briques illégales des provinces centrales du Shanxi et du Henan. Si nombre d'entre eux doivent encore y être, le visage des plus chanceux d'entre eux occupe la une des quotidiens, des blogs et de certaines télévisions chinoises: depuis la semaine dernière, 568 hommes et enfants, âgés de 8 à plus de 60 ans, ont été libérés par les forces de police. Ces «travailleurs esclaves», comme les surnomment les médias chinois, ont été enlevés puis vendus pour généralement 500 yuans (50 euros) à des propriétaires de mines ou d'usines. Les autorités centrales ont pour le moment annoncé l'arrestation de 173 personnes liées à cinq réseaux, dont certains membres locaux du Parti communiste.

La révélation de cette affaire débute au printemps. De nombreux parents, inquiets de la disparition de leurs enfants partis chercher du travail en ville pour accroître les revenus du foyer, se renseignent auprès de la station de télévision de Zhengzhou, la capitale du Henan. Les témoignages de jeunes rescapés de camps de travail forcé commençant à circuler dans la région, ils font état de leurs craintes et demandent aux reporters locaux d'enquêter sur la question. Car la police refuse d'enregistrer leurs plaintes et de mener des enquêtes. Elle va jusqu'à leur conseiller de chercher les disparus par eux-mêmes. Quelques semaines plus tard, le 19 mai, la chaîne diffuse le premier reportage sur ces enfants vendus comme esclaves. Dans les jours suivants, la police reçoit des appels de plus d'un millier de familles.

Ampleur nationale

Le scandale va prendre une ampleur nationale le 5 juin. Ce jour-là, un texte est publié sur le blog de Da He Web, le site internet du Henan Daily: «A la recherche d'enfants vendus aux usines illégales de briques du Shanxi. Aidez-nous!» est signé «de 400 pères». Dès lors, la machine Internet se met en marche autour du sort de ces enfants noircis par la poussière, la crasse et le soleil brûlant. En six jours, 580000 internautes visionnent la page. Le 7 juin, le quotidien du soir du Shanxi publie un article dénonçant le scandale: «Ils vivent une vie d'esclave dans des usines illégales.» Les médias nationaux, les agences de presse et la télévision centrale d'Etat relaient alors la nouvelle dans tout le pays.

Le gouvernement, déjà mal à l'aise après la révélation sur le travail de mineurs dans des usines fabriquant des produits marketing pour les Jeux olympiques de 2008, est contraint de s'emparer de l'affaire. La province du Henan voit déferler 35000 policiers, celle du Shanxi sans doute autant. Les affranchis peuvent remercier les médias nationaux, dont les enquêtes ont obligé le gouvernement à agir.

Cette tragique affaire des «travailleurs esclaves» n'a rien d'étonnant. La Chine demeure en effet sur la liste du Département d'Etat américain sur la question du trafic humain et du travail forcé en raison du manque «d'efforts concertés du gouvernement pour enquêter et punir spécifiquement les officiels pour complicité dans le trafic».

Tristan de Bourbon, Pékin
Mercredi 20 juin 2007, "Le Temps"

Lisez le jugement